Sel

  • Isha
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e sel constitue l’un des premiers éléments offerts à la vision du futur initié au cœur du Cabinet de Réflexion où il écrira son testament symbolique. C’est la pierre initiale pavant la voie initiatique, première perception du Souffle qui l’accompagnera dans le silence qui lui est offert et qu’il apprendra, s’il en a la capacité et s’il l’accepte, à entendre d’abord puis à écouter.
 
Le sel symbolique qui repose au cœur de la Terre, premier véritable voyage de l’initiation, se présente sous la forme cristalline de notre sel de cuisine. Mais, cette image, comme tous nos symboles, est une représentation d’éléments aux significations plus complexes. La démarche maçonnique implique de ne pas s’attarder sur les apparences mais bien de rechercher, comme le disait Rabelais, la « substantifique moelle » des choses, le sens caché derrière les voiles de la forme première.
 
Ainsi, la compréhension du sel, comme celle de tous les symboles maçonniques, offre au nouvel apprenti les outils de l’analogie qui lui permettrons d’accéder à ses significations.
 
Mais, si le Sel qui nous occupe n’est pas le condiment qui donne du goût à nos aliments, même s’il en revêt l’apparence, s’il n’est pas non plus cette denrée précieuse qui servait à payer les légionnaires de la Rome Antique et qui donna son nom au salaire, … quel est-il ? 
 
Oswald Wirth ( la franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes T1 – l’Apprenti ) s’appuie sur les principes alchimiques qui sont pour lui la clé de l’apprentissage. La symbolique qu’il décrit propose trois éléments : l’élément positif, l’élément négatif et l’élément neutre. Celle-ci. précise que toute chose créée contient ces trois principes qui concentrent les énergies. Le corps auquel serait associé le principe neutre, le sel ; l’âme symbolisée par le souffre et l’énergie créatrice, l’Eprit à laquelle est attribuée le Mercure.
 
Pour Karl G Jung, le sel et l’esprit sont proches parents[1]… les invitations des traités alchimiques au travail par le sel recouvrent des invitations au travail sur l’esprit. Le secret essentiel de l’art est caché dans l’esprit. C’est pourquoi, dans ces traités, il faut bien faire la différence entre les propos « chimiques » et ceux purement philosophiques.
 
Le sel, une fois dissout, ne se recristallise pas tel qu’il était, ses impuretés demeurent au fond de l’eau. Une nouvelle cristallisation offre une nouvelle existence à l’élément qui se trouve purifié.
  
Le principe posé par le sel se perçoit dans plusieurs traditions. 
 
On le retrouve en Europe chez les alchimistes et, bien sûr, chez les francs-maçons, mais aussi en extrême orient par la représentation du yin et du yang, ce que les chinois appellent « Tao » ou encore par la danse de Shiva, le « Nataradja », danseur dans un cercle, des hindous. 
Le sel est souvent cité dans les textes bibliques qui forment l’assise de l’alchimie et de la maçonnerie  : jeté, là où jaillissent les eaux, à leur source, il les purifie et les rend fécondes[2], symbole de nourriture spirituelle et de non-corruption, il rappelle l’alliance entre l’homme et le créateur, tout sacrifice au Temple doit en être accompagné . Du sel est déposé sur le front des enfants lors de leur baptême, c’est ce qui indique symboliquement que l’alliance ne peut être brise car le sel est aussi l’image de l’incorruptibilité.
  
Dans certaines cérémonies, comme c’est le cas au cœur du cabinet de réflexion, il est accompagné de pain. Durant ces cérémonies, comme le repas du Shabbat, il représente l’amitié, l’hospitalité et participe à la rituélie d’ouverture du temps sacré.
 
Mais plus qu’un partage, ce qui est recherché, c’est la purification. L’étranger à qui l’on offre le sel est purifié par ce geste et ne représente plus de menace. Pour nous, Franc-Maçon, ce sel n’est matériellement présent qu’une seule et unique fois : avant que nous n’entrions dans le temps sacré de l’initiation.
 
L’étranger que nous étions devient alors un maillon de la chaîne … le symbole est identique.
  
Si cette vision d’offrande et de partage est la première peut se référer un impétrant, son entrée dans le cabinet de réflexion lui ouvre à la fois les portes du temple et celles d’un ordonnancement symbolique qu’il lui faudra des années pour comprendre et apprendre à utiliser : celui d’une forme d’ésotérisme conduisant, pour paraphraser notre rituel, à une recherche essentiellement humaniste, philosophique et progressive, dont l’objet sera la recherche de la vérité et dont la finalité s’appliquera à l’étude de la morale et la pratique de la solidarité. Le mot solidarité signifie d’ailleurs alliance par le sel.
  
Produit par la rencontre et l’union du Souffre et du Mercure, le Sel ne renvoie pas à un corps physique, mais, tout comme ceux qui sont à sa source, à des principes, à des états différents, des modalités d’évolution de la matière.
  

Plus que la représentation d’un élément neutre, le sel est le lien qui unit les complémentaires. Le sel est pour une feuille de papier, ce qui unit le recto et le verso.
 
Sans le sel, les deux faces n’existent pas. Sans le sel, les complémentaires se transforment en opposés. Sans le sel, le pavé mosaïque devient la réunion de cases noires et de cases blanches qui ne seraient rien d’autres que l’image du bien et du mal. Sans le sel , on sépare ce qui est en haut de ce qui est en bas.
 
Avec le sel, les cases noires et blanches, les colonnes Yakin et Boaz sont l’image du féminin et du masculin[3], de la Femme et de l’Homme, c’est-à-dire des compléments inséparables.
 
Dès lors ce symbole nous offre celui de l’homme, lien entre ce qui est en haut et ce qui est en bas, fil directeur d’une recherche « à l’intérieur de la terre » qui permettra de découvrir une « pierre cachée ».
 
Ainsi le sel opère la jonction, le lien entre les deux principes, en leur permettant d’atteindre un point d’équilibre. Plutôt que de le définir comme un élément neutre, il paraît crucial de bien mettre l’accent sur cette idée d’équilibre, et de rencontre. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le sel soit symbolisé en alchimie, par un cercle partagé en deux parts égales, par un trait, produisant une image qui rappelle fortement celle du Tao.
 
L’homme est le sel de la terre par le fait qu’il est dès l’origine le lien entre le ciel et la terre, le lien entre ce qui est en haut et ce qui est en bas.
 
A la toute fin ,son enveloppe se réduit en poussières, cendres dans le sein de la terre qui est l’image de la création. Sa mission est de purifier. C’est de cette enveloppe qu’il est question dans l’Ecclésiaste lorsqu’il est dit « et que la poussière retourne à la terre comme elle en est venue et le souffle à Dieu qui l’a donné. »,
 
Et puisque que nous avons vu que le sel correspond au corps mais aussi à la terre par la forme cubique des cristaux ou encore à ce qui devient cendres, il a donc toute sa place au sein du cabinet de réflexion en restant offert à la sagacité de celui qui, non encore rituellement reconnu parle la communauté s’engage à rassembler ce qui est épars au plus profond de lui-même avant d’unifier sa perception du monde, comme le lui indique la formule VITRIOL, inscrite elle-aussi sur les murs du cabinet de réflexion.
  
Cette invitation formulée par le sel à ne pas s’emprisonner dans ce que l’on est dans l’équilibre ponctuel d’un moment donné, est confirmée, réitérée par le testament philosophique écrit dans le cabinet de réflexion et détruit par le feu, réduit en cendres à l’extérieur de ce lieu obscur, à l’issu de la cérémonie.
  
Le profane se libérant du « vieil homme », de « l’homme-animal »qu’il était sera purifié par les voyages. De même, le sel, une fois dissout ne se recristallise pas tel qu’il était. Ses impuretés demeurent au fond de l’eau. Une nouvelle cristallisation offre une nouvelle existence à l’élément qui se trouve purifié.
 
Le Vénérable Maître précisera d’ailleurs : « madame, monsieur, vous venez de subir les épreuves qui vous permettrons de comprendre votre vie de maçon, les testaments que vous avez rédigé durant l’épreuve de la terre sont encore le lien qui vous rattache à votre vie profane, nous allons vous en libérer. » 
 
Le sel du cabinet trouve alors naturellement son reflet durant le temps de la cérémonie. Il prend tout son sens si m’on garde présent à l’esprit ce qu’en disait Paracelse, c’est-à-dire, qu’il se résout en cendre. Il n’est pas la cendre, il n’est pas l’objet, il est « l’objet se transformant » par l’image de ce lien, le testament philosophique, qui devient cendres. Celles-ci seront lors confiées au nouvel apprenti pour qu’il puisse en renaître, y fonder ses évolutions, mais sans s’y enfermer.
 
Le sel indique au profane qui va devenir FM que son travail initiatique sera permanent et qu’il devra toujours se méfier de l’illusion qui l’amènerait à penser qu’il est, maintenant, un initié.
  
Et aujourd’hui, je comprends enfin ce que signifient les mots prononcés par l’Expert alors qu’il me poussait les yeux bandés, ni nue, ni vêtue, entre les colonnes : « Voici l’Homme, Vénérable Maître, et je n’en réponds plus »[4].
 
« ECCE HOMMO »
 


[1] Psychologie et alchimie – Karl Gustav Jung – n°358 à 360
[2] II Rois 2 – v 20 / 21
[3] de lenveloppant et de l’enveloppé
[4] cf. la cérémonie d’initiation est donc une cérémonie de recréation du monde. Et nous conduit au logion 21 de l’Evangile de Philippe : «  ce qui disent que le seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant. »
 
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