Le Rameau d'Or

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Le roi tient son pouvoir de Dieu,
il n'y a pas de séparation entre le trône et l'autel.
Quand un roi meurt un autre prend immédiatement la suite,
il n'a pas besoin d'être sacré pour exercer

Le vieil homme voûté était assis sur son trône de pierre depuis si longtemps qu'il avait oublié son propre nom. Il avait appris à observer le Monde et cette terre lui avait enseigné les cycles du Temps. Il ne se rappelait plus de son premier nom, celui que lui avait donné sa mère. Cela aussi il avait oublié, il ne savait plus qui était sa Mère. Personne ne lui avait jamais dit que le Roi du Bois n'avait plus de souvenirs d'Homme. Dans son souvenir sa mère n'avait pas d'homme avec elle. Elle l'avait enfanté avec un Dieu disparu. C'est ce que l'on disait des femmes sans homme dans sa tribu.


On l'appelait le Roi du bois, mais aussi le Roi du Temps. Du moins, on utilisait le mot que l'on connaissait pour désigner le temps. On savait que les événements se succédaient, mais, pour tous ceux qui parlaient cette langue on préférait dire que les choses n'étaient pas encore accomplies. Le vieil homme était donc le Roi de l'Inaccompli... Il parlait de lui-même en disant « celui-ci » ou « je serai ». Des années auparavant, il avait gagné le droit de s'asseoir à cette place, sur cette pierre usée, au pied du grand arbre en forme de parasol. Il s'était emparé du sceptre en forme de branche fleuri de bois rouge poli par les âges. Le dos à la maigre forêt, il dominait la plaine de pierre grise coupée ça et là de buissons épineux.


Sa main droite était crispée sur le sceptre de bois rouge. Pour faire bonne mesure, la verge était plantée dans le sol. Elle se développait en trois rameaux noueux au dessus de sa tête. Une longue canne faite de l'une des branches de l'arbre en forme de parasol, un bois dur, imputrescible, parfumé des caresses du vent. Le vieil homme était là depuis si longtemps qu'il ne se souvenait plus d'avoir été jeune et personne de tous ceux qui passaient devant lui ne pensait qu'il puisse exister en dehors de l'Arbre qu'il gardait. L'Arbre était le vieil homme et l'homme était l'arbre et aujourd'hui, l'arbre fleurissait à nouveau, il se couvrait de petites boules jaunes qui lui donnait des reflets d'or. Cela signifiait la fin de l'hiver.


Le vieil homme savait qu'une fois encore il devrait protéger son trône, mais surtout, protéger sa vie. Le soleil se couchait sur la plaine, face à lui et il entendait, au loin, le hurlement des chacals et des chiens.


L'attaque fut soudaine et violente. L'agresseur hurlait. Il était nu et portait une coiffe faite d'un massacre de cerf fraichement tué dont le sang coulait sur ses joues marquées de poussière. Il était sorti de nulle part et avait bondi avant que le vieil homme ait pu réagir. A deux mains, il se saisit de la canne et tira violemment mais le vieux avait encore beaucoup de force et il ne lâcha pas prise. Dans la lutte, le jeune guerrier agrippa une branche courbe tachetée d'or et frappa le vieillard sur la tempe droite. Celui-ci hurla mais ne lâcha pas le sceptre. Il se savait perdu. Il n'aurait pas dû permettre à l'autre de casser une branche de l'arbre. Le rameau d'or était la clé du droit à gouverner le Temps. Dans un effort qui le surprit lui-même, il se redresse et faucha l'air de sa canne devenue une arme pour la circonstance. La réponse fut rapide , il reçut un violent coup sur l'autre tempe, comme si le bras qui l'avait frappé une première fois avait le tour de son visage pour l'étourdir encore. Il tomba à genoux et projeta le bras en avant comme pour saisir le vent. Le jeune guerrier nu se saisit alors du sceptre et lui fracassa le crâne avec. Le vieil homme s'écroula le nez dans le sang et la poussière. Il eut une dernière vision de l'horizon où se couchait le soleil alors que son vainqueur se laissait tomber, face à l'astre en déclin. Dans la nuit, les chacals et les chiens enlevèrent le corps du vieillard. Le souffle des vents dispersa le sang et le sol redevint ce qu'il avait été.


Le jeune homme était voûté, il était assis sur son trône de pierre depuis peu mais il avait déjà oublié son nom. Il avait, depuis longtemps, posé les cornes du cerf près de lui. Il devint l'homme solitaire, le vieil homme qu'il avait tué et, peu à peu, il s'abandonna au sable et au vent, à la construction du monde mental fait de mémoire et de souvenirs d'un futur qui n'en finirait jamais... il devenait le Roi de cette seule chose éternelle qui pourtant n'a ni forme ni existence matérielle : le Temps. Sa pensée construisait des mondes et ses yeux changeaient la couleur des pierres.


Bien longtemps après, un Roi d'un pays voisin dans lequel ne poussait aucun arbre en forme de parasol, demanda l'assistance du Roi du Temps afin qu'il construise un Temple.


Jamais personne n'avait eu idée de construire une telle bâtisse. Les hommes eux-mêmes vivaient dans des huttes, mais ce Roi désirait rendre hommage à son Dieu en lui offrant la plus belle des demeures. Elle devrait être orientée de la même manière que le trône du Roi du Temps. « Celui-ci », « Je serai », accepta et se rendit auprès du Roi du pays voisin. Il sillonna seul les plaines et le désert, il parcouru le sable et les fleuves, il se pencha sur les pierres et visita les profondeurs de la terre. Il gravit les montagnes jusqu'au sommet des monts d'Hiver, là où les visages géants de fantômes oubliés demeurent muets face au soleil et attendent la venue divine pour recouvrer la vie. Il descendit au fond de la plaine du sable là où les cliquetis des insectes nocturnes murmurent des malédictions sans visage à ceux qui s'y hasardent. Durant toutes ces années on oublia le Roi du Bois et son trône resta vide au pied de l'arbre en forme de parasol. Il devine Architecte et aussi forgeron, il dessina les plans, et visita le pays afin de trouver le lieu le plus approprié à accueillir ce qu'il considérait déjà comme l'œuvre de sa vie. Sans qu'il sut pourquoi, sa recherche l'amena au centre du Monde, dans un désert aride au nom probablement oublié, il planta son bâton de bois rouge dans le sable et la terre, construisit un siège de pierre et il fit venir les ouvriers... charpentiers, menuisiers, peintres, tailleurs de pierre, vitriers... Tous les plus grand artisans des contrées lointaines, y compris les fabricants de soie venus de l'empire du Milieu...Et chaque corps était représenté par ses catégories ; Apprentis, Compagnons et Maîtres. De même, chacun prit la place qui lui était assignée dans l'organisation du camp d'où serait produite la pensée du Temple avant qu'il ne soit bâti. Durant tout ce temps, le bâton fleurit et « Celui-ci » attendit que l'œuvre progresse.


Tout le monde avait oublié le gardien de l'arbre, le Roi du Temps sauf trois ouvriers qui travaillaient sur le chantier. A la fin de l'hiver, après de nombreuses années, les fleurs d'or firent remonter les souvenirs de la quête du royaume à ces hommes. Chacun d'eux se savait fort et chacun d'eux souhaitait devenir le Roi du Temps alors... à la nuit tombée de la fête du printemps, le premier d'entre eux attaqua le Maître. Mais ce dernier n'était pas assez vieux et l'outil ne le frappa pas assez fort pour qu'il lâche le sceptre et tombât de son trône... horrifié, l'assassin recula. Le sang qui coulait sur sa tempe rappela au Roi du Bois comment, lui-même, avait obtenu le droit de se tenir là.


De derrière la porte nord, le second prétendant porta lui aussi un coup qui ne fut pas plus couronné de succès. Ce n'est que le troisième qui réussit à le tuer d'un violent coup porté au front. « Je serai » tomba, toujours accroché à son sceptre fleurit et avec lui s'effaça la légende car personne ne s'était emparé du sceptre.


Affolés, les trois assassins qui ne savaient plus comment se terminait l'histoire du Roi trainèrent le corps dans la plaine et enterrèrent le corps dans une fosse trop étroite. Le sceptre dépassait, comme l'un des arbrisseaux qui peuplaient la vallée.


Trois jours après que le Maître ait disparu, le Roi qui croyait être grand envoya les meilleurs ouvriers à sa recherche. Tous fouillèrent la vallée et les bois alentours, ils chassèrent les loups et les chacals de leurs tanières et constatèrent qu'aucun corps n'avait été dévoré. Ils trouvèrent enfin les assassins qui avouèrent leur crime mais aucun d'entre eux ne sut où était enterré le corps, personne ne se rappelait le lieu exact. D'ailleurs, personne ne se rappelait de rien. C'est à la fin du jour, alors qu'il se reposait près d'un arbrisseau, que l'un des chefs de chantier, le plus jeune d'entre tous, se dit « je connais cet arbre, il ne pousse pas ici. C'est l'Arbre du Roi ». Il creusa le sol et découvrit le corps, il toucha les membres ramollis et, voyant qu'il ne pouvait rien faire, il se saisit du rameau d'or planté et retourna vers le chantier.


C'est le Roi du pays voisin lui-même qui l'aperçut le premier. Il porta la main à son front pour se protéger de la clarté du soleil couchant. Il plissa les yeux et tâcha de mieux voir l'ombre floue qui venait vers lui. Elle était encore loin et elle semblait danser avec le vent et le sable dans le flou de la chaleur. Après quelques instants il reconnu le sceptre. Il ne faisait aucun doute que celui qui le portait ne pouvait être que le Maître revenu. Reconnaissant alors la silhouette qui s'approchait dans le contre-jour vibrant de la touffeur du désert, il murmura, tremblant et balbutiant d'une émotion si intense qu'elle lui tirait des larmes :


« Il est vivant, il est vivant, il est toujours vivant. ».



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