Silence encore...Parole perdue ou dispersée...

Maintenant, nous voyons dans un miroir, obscurément: mais alors nous verrons face à face. Maintenant, je connais partiellement, mais alors je connaîtrai comme je suis connu.

(St. Paul- Corinthiens XIII. 12 )

 

 

ans « le Dictionnaire des Symboles », le silence est opposé au mutisme : le silence est un prélude d'ouverture à la révélation, le mutisme est la fermeture à la révélation. Le silence donne aux choses grandeur et majesté, le mutisme les déprécie et les dégrade. L'un marque un progrès, le respect et l'attente, l'autre une régression. Le silence est l'attribut de l'auditeur, ce même auditeur qui maîtrise le monde car, quoi qu'on dise ou fasse, chaque silence, chaque parole n'existe que par celui qui l'écoute. Le silence se présente alors comme la totalité des mots, comme l'ensemble des Paroles. A l'origine du monde, ce qui est sacré n'est ni nommé, ni représenté, c'est seulement lorsque l'Homme veut s'affirme qu'il donne des formes à son ignorance, pour se rassurer pour affirmer son autonomie, car le silence est juge. Le signe et le Nom son déjà des altérations du Verbe Divin, de la Conscience de Dieu par sa substitution matérielle, un détournement de la connaissance Sacré. La Parole et le Signe son des forces d'incarnation, donc de faiblesse, ils appellent le Divin, obligent le Sacré à agir donc à s'affaiblir pour créer1. C'est la raison pour laquelle nommer un être ou une chose est un acte si important. Un individu n'existe que par son nom, c'est ce nom, qu'il lui soit donné à sa naissance ou qu'il lui soit donné par d'autres, plus tard, qui détermine l'être et ses rapports avec celui qui l'a nommé. Adam crie le nom des animaux pour les soumettre et il nomme cette autre part de lui pour exister. Le silence entre la forme et le son est la propriété de l'Eternel.

 

C'est aussi cette forme de silence qui codifie la Vérité. Qu'est-ce que la Vérité sinon cet état de plénitude qui nous envahi dès lors que nous sommes en accord avec nous même, que nous avons l'impression d'exister, que nos actes sot en harmonie avec notre pensée. Mais où trouver cette pensée, où la nourrir, sinon dans le silence, ce silence qui permet de comprendre, de s'emplir de sens. Il n'y a pas d'autre forme de Vérité, en effet, ce terme ne s'applique pas à la description aléatoire de faits ou d'actes. On se souvient du conte de Rashomon2 durant lequel on voit les témoins d'un meurtre se présenter devant le Juge et raconter l'Histoire du crime... chacun offre une version radicalement différente qui représente pourtant la véracité des faits. Ici, dans le silence des passions, le but est de nous conduire au fond de nous même vers ce lien qui exige l'équilibre entre ce que l'on sent et ce que l'on dit. Une part de cette Vérité se trouve tapie dans le Cabinet de Réflexions dans lequel l'Apprenti encore Profane a séjourné à son arrivée et ou, déjà, il été confronté au silence, comme le disait Kalil GIBRAN :  « vous parlez lorsque vous cessez d'être en paix avec vos pensées. Et quand vous ne pouvez séjourner davantage dans la solitude de votre cœur, vous vivez dans vos lèvres, et la voix est diversion et passe-temps ». Seul le silence permet d'accroître la réceptivité et cette conscience particulière de l'autre dépasse la limite des sens. Etre réceptif ne signifie pas être passif. Etre réceptif permet une forme d'action, action sur soi et sur les autres. Nous revenons alors à cet équilibre entre ce que l'on pense et ce que les autres dises, cet équilibre entre soi et les autres, dès lors on touche du doigt l'âme des symboles qui ne se présentent plus, dès lors, que comme des guides vers l'altérité... une forme de Vérité....

 

 

"La condition souveraine du savoir est le silence car seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse."

Alfred de Vigny


 

D'autres, parmi les maçons, pensent que le silence renforce l'empathie parmi les membres de l'assemblée maçonnique. L'apaisement que ressent le maçon dans sa Loge provient de cette distance que creuse le rythme des tenues avec la vie profane. La communication, en effet, ne peut devenir communion sans un rapport intime au silence. La rencontre la plus décisive se vit dans l'expérience commune de l'indicible, au delà des mots, avant que ceux-ci ne soient créés, ne soient pensés, il s'agit alors d'un dialogue de silence qui donne tout son sens à la communication.

 

Dans la théorie psychanalytique le silence en séance est le lieu où l'on fait un colloque avec soi-même, dans le monde maçonnique il s'agit d'une communication privilégiée avec ces parties de soi, ces autres « ego » restés enfouis dans l'ignorance, mais c'est aussi l'ouverture vers une certaine forme d'empathie avec les autres Frères. Nos propres alter ego deviennent ainsi les Frères et les sœurs, part de nous même autant que sommes une part de ce qu'ils sont.

 

C'est dans le cabinet de réflexions que cette communication silencieuse prend corps pour la première fois pour le futur apprenti, ce le silence du cabinet de réflexion est un séjour, un passage, l'épreuve de la terre. Comment l'homme se situe dans l'univers, perçoit son propre destin, peut essayer d'exercer ses propres pouvoirs sur la matière et son devenir d'humain. A ce niveau le silence devient un moyen de communication interne. Quand les passions, les vaines apparences de la société, se sont tues, il y a enfin place pour la communication avec l'essentiel.

Où commence le silence et finit la méditation?

 

Alors qu'il est plus facile penser à la conception de parole et l'adjoindre, naturellement, à l'idée de communication, voire, de création, il est plus difficile concevoir le silence comme un instrument qui conduise ou facilite un rapport communiquant.

La question est la suivante: est-ce que le silence peut créer, établir, un rapport, une relation?

 

La Parole privée de sens devient Parole perdue. Le silence privé de sens est aussi une parole perdue. C'est peut-être là que réside une partie de la réponse à notre problème, encore une partie de la Vérité ?

 

En hébreu, Vérité3 ( HMT ) se dit « HeMeT », ce mot comporte la lettre Aleph dans son orthographe d'origine. Cette lettre est celle de l'Unité, elle est la première lettre de l'alphabet hébreu et ne se prononce pas, elle est à la fois l'Un et le silence. Ce simple constat semble indiquer l'importance du silence dans la Vérité, mais, continuons notre analyse : si l'on enlève le Aleph4 du mot HeMeT, on obtient le mot « met » qui signifie « mort » cela confirme bien cette importance ; une vérité qui n'est pas silencieuse est une vérité morte. Il existe donc un rapport entre le silence et la vie, le silence est le retrait, donc, le silence est créateur5. Rappelons nous la légende du Golem. Si l'on efface le Aleph inscrit sur son front, il meurt... on le sait, le Golem est muet et le Aleph ne se prononce pas.

 

Donner la Vie à la Parole, le silence a bien d'autres rôles importants. Autre élément, celui du pavé mosaïque fait alternativement de dalles blanches et noires. Le noir n'est-il pas alors la couleur de l'apprenti puisque cette couleur est détresse. "Comme un « rien » sans possibilités, comme un rien mort après la mort du soleil, comme un silence éternel, sans avenir, sans l'espérance même d'un avenir, résonne intérieurement le noir".

 

De fait, les groupes qui utilisent les communications non verbales tel que le silence des apprentis se présente à nos yeux, rêvent d'un espace édénique. Ils recréent cet espace régulièrement et selon des moyens rituels qui leurs sont propres, le refus de la parole à certains membres du groupe est toujours un moyen de communiquer et cette communication est déplacée en d'autres lieux, d'autres temps. Les Francs-maçons utilisent le temps réel suivant des constantes repérables, ils répètent toujours des constantes chronologiques, un mode d'animation, une alternance de dilution et d'effervescence durant les tenues suivant un rythme qui semble intégrer les capacités d'attention des membres. Un groupe fonctionnant sur une durée très brève parcours généralement le même chemin que celui dont les travaux s'étendent sur une « éternité ». Les modalités sont identiques, seuls les impératifs pèsent plus.

 

Que signifie ce fonctionnement ? De fait, l'imposition d'une forme de communication non verbale à certains membres du groupe crée un vide central. On est sur le qui-vive, les apprentis sont placées au premier rang, de là, on peut les surveiller. En veillant sur lui, on affirme sa volonté de voir tout le monde, d'appréhender le monde, on se sécurise en se convainquant que l'on n'est plus seul.

En fait, il ne s'agit pas de surveiller les apprentis, mais de veiller à ce que l'espace qu'ils occupent ne soit pas un espace vide... ce qui signifie que le Maître Maçon a particulièrement peur du vide et que cette peur lui impose de construire autour du néant afin de recréer un univers rassurant qui serait le siens, mais, cet univers est-il toujours si différent du monde réel ? Dès lors que le silence est un vide sans absence, la question que l'on peut se poser est : a-t-on peur du Vide ou de l'Absence ? Les Francs-maçons qui étudient les symboles visibles font ils bien la différence entre le silence, le néant, l'absence...le vide ?

 

Le silence n'est pas ici une forme vide, mais une forme de communication. Le vénérable invite, par ses gestes, à quitter l'espace clos pour entrer en communication. L'espace devient la structure scénique du rite dès lors que l'ensemble des mots et des silences sont liés.

 

 

La peur de l'espace renvoie à une peur beaucoup plus ancienne et qui va bien au delà de l'espace lui même. La plupart des francs-maçons attribuent leurs facilités de communication en Loge au rituel lui-même, ils constatent et expliquent la transformation du local en Temple par les actes et les gestes. C'est, en partie, dans ce constat de transformations que se trouve la justification du silence des apprentis. En effet, dans leur esprit, le rituel doit être le langage, l'apprenti étant un enfant, un nouveau né, il est privé de langage. Mais, la privation du langage chez les enfants est-elle une forme de silence ? Cela ne semble pas être le cas dans la mesure où une Loge privée d'apprentis se trouve privée d'une partie de ses auditeurs tout autant que d'une partie de son avenir. L'Avenir devient dès lors une composante du silence et puisque cet avenir contient les éléments qui forgeront le langage. Le silence est une composante du langage.

 

Mais, revenons à la peur de l'espace. Dans le cabinet de réflexion, les futurs apprentis se sont vu remettre les questionnaires qui forment leurs testaments philosophiques. Dans leurs réponses, ils mettront en avant leurs envies et leurs inquiétudes. Les deux éléments sont identiques, chaque terme reflète le souci de s'intégrer au groupe tel qu'il apparaît dans l'imaginaire collectif, chaque mot est pensé pour meubler l'espace vide de l'ignorance de la réalité. En fait, leur expression du monde se réduit à une technique de communication standardisée que leur sert d'abord à se rassurer. Le Maître, quant à lui, oubliant qu'il a été apprenti, dans une situation de répondre à l'objet même du rituel et de la sacralisation de l'espace, prendra conscience du fait que cet espace est clos. Fenêtres obturées, murs décorés et ... la porte...le rituel transformera l'espace clos et un ailleurs rassurant, la présence des frères et des sœurs confortera cette impression. De même, pour l'apprenti, cette impression de paroles permanentes venue de la présence des autres lui fera oublier le silence. Il pourra alors s'exprimer.

 

Pour ceux qui ne sont pas francs-maçons, ce silence représente le secret et ces deux éléments sont ce qui fonde l'impression de haute faveur qui est réservée à ceux qui ont subi les épreuves et font partie du groupe. Cette impression est, bien sûr, confortée par les initiés eux-mêmes dès lors que le silence est présenté comme une des voies traditionnelle menant à la loyauté et garantissant la solidarité, la solidité du groupe.

 

 

1 Tsim Tsoum

2 Cf. le film de Akira Kurosawa « Rashomon » - 1950 d'après une nouvelle de Ryunosuke Akutagawa (livre de poche)

3 Qu'est-ce que la Vérité sinon cette part de compréhension du monde qui est propre à chacun et à travers laquelle il conçoit l'univers. Ainsi la recherche de la Vérité devient recherche d'équilibre intérieur.

 

4 Pour les Kabbalistes, la Vérité est dans l'Un, si l'on enlève l'Un, donc Dieu, de la Vérité cela conduit à la Mort.

 

5 Tsim tsoum

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