Ni nu, ni vêtu

« Dans quelle disposition avez-vous prêté votre serment ?

- Je n'étais ni assis, ni debout, ni marchant, ni courant, ni à cheval, ni suspendu, ni volant, ni nu, ni vêtu, ni chaussé, ni pied-nu.

- Pour quelle raison étiez-vous dans un tel état

En considération de ce qu'un Dieu et un homme composent le vrai Christ, de même un être sans ornements, mi-nu, mi-vêtu, mi-chaussé, mi pied-nu, mi-agenouillé, mi- debout, étant tout à demi, n'était rien complètement, ce qui indiquait un c?ur humble et soumis pour être un fidèle disciples de ce Juste Jésus. »

MANUSCRIT GRAHAM (1726)

Maîtriser le « Moi », c'est maîtriser l'« Ego » pour ce qu'ils sont la somme du passé et du futur sans tenir compte du présent.

Le profane amené dans le Temple pour subir la cérémonie d'initiation doit être préparé a vivre le symbole avant de le comprendre. L'une des préparations à llaquelle s'attache particulièrement la Franc-Maçonnerie est celle qui consiste à placer le candidat dans cette situation que l'on nomme « ni nu ni vêtu ».

Mais pourquoi ?


Le Talmud indique que « l'on ne doit pas pénétrer dans le Temple avec son bâton, ni chaussé de souliers, ni vêtu de son vêtement extérieur, ni porteur d'argent. »[1]

Rappelons nous ce que disait Cagliostro quand il se présentait dans les Loges : « Ego sum qui sum », « je suis celui qui est ».

Se présenter comme Dieu n'est rien d'autre que de se situer au delà de la création... Chercher, en maçonnerie, autre chose qu?un équilibre personnel est voué à l'échec... croire l'avoir trouvé est aussi un échec. 

Cette tâche d'équilibre est déjà, à elle seule, particulièrement ardue. Mais, je reviendrai un jour peut-être, sur ce point. Pour le moment, rappelons nous l'apprenti(e), ni nu(e) ni vêtu(e), l'individu chargé de ses certitudes placé à la porte du Temple, aveugle et changeons les termes de la proposition ; « ni ce qu'il croit être », « ni ce qu'il est vraiment »[2]. L'être humain qui se présente à la porte du Temple n'est, en fait, que nudité.

 

De toutes les questions que peuvent se poser les nouveaux arrivant, la plus importante est probablement de s'interroger sur le pourquoi de telles cérémonies car rien ne prépare à l?expérience directe. Nous ne sommes pas éduquer pour nous ouvrir à l'expérience directe. La symbolique et les symbole, notre conscience individuelle et nos évolutions personnelles restent très théoriques ou de l?ordre de la croyance, même après avoir expérimenté les choses et les événements, nous les théorisons, nous y réfléchissons, nous relions chaque fait à ce que nous savons ou ce que nous croyons savoir ce qui, dans la plupart des cas ramène ce que nous apprenons à l?expérience antérieure, annulant, pas le fait, l'évolution possible. La démarche est rassurante mais elle n'est pas profitable. Il est très difficile d'admettre au premier abord qu'il n'y a pas de différenciation entre ce que nous sommes et l'univers. Il n'y a pas de distinction entre le soi individuel et la conscience libre de toute détermination, celle qui est définie par les termes : « un maçon libre dans une Loge libre ».

Le Soi constitue le fondement de l'univers tout autant que la conscience individuelle, travailler à l'« amélioration matérielle et morale de l'humanité » c'est travailler à une meilleures connaissance de soi-même. Ce que nous appelons Soi est en réalité un témoin extérieur à l'Ego, libre de toute inquiétude quant à la naissance et la mort. C'est d'abord de cette forme d'appréhension du monde que naît la certitude qu'une cérémonie unique n'est pas ce qui fait un initié, mais bien la compréhension de ce qui c'est passé durant cette cérémonie.

 

"Quand tu bois de l'eau, pense à sa source"

Proverbe chinois
 


L'étude et la compréhension des symboles repose sur beaucoup d'ambiguïtés. La première d'entre elles est de ce convaincre, si ce n'est pas déjà fait, que ces signes n'ont pas de véritable sens. Seul la dimension que l'on peut leur donner leur confère une signification. Il est inutile d'essayer de « sentir », de « s'ouvrir » à la Connaissance, car cette énergie n?existe qu'en chacun de nous, elle participe du Soi et le seul moyen de l'atteindre est le silence intérieur. Dans ce cas, les symboles ne sont rien de plus que des outils, des « tremplins » permettant de s'élever dans la réflexion tout autant que de construire le Temple, mais, cela n'est-il pas identique si l'on considère, comme Maeterlinck, que le Silence est le seul Temple puisqu?il est un lieu d'écoute et de vigilence. 

Il est important de comprendre que ce genre d’étude, pour être efficace, doit permettre de répondre à deux questions fondamentales :

  • qui tenait la plume aux origine de l’écriture ?

  • à quoi me servent les symboles ?

 

A la première question il est impensable de répondre « Dieu » car cette réponse ex abrupto signifie la fin de la recherche, le dénie de responsabilité et le constat d’une impossible évolution et cela, même si certains rituels maçonniques se complaisent à affirmer que la Grand Architecte est Dieu... Comment peut on prétendre qu'il n'est que cela ? L'Architecture n'est qu'un état défaillant de la divinité et l'absolu ne saurait se résoudre à entrer dans un cadre aussi étroit après le tsim tsoum.

Si ce qui est écrit l’a été par Dieu, il est inutile de chercher un sens, un message, car, par définition, Dieu ne peut être approché et l’affirmation péremptoire du dualisme donne à constater qu’il est impossible à l’Homme d’atteindre la sagesse qui préside à l’écriture. La réponse « Dieu » est, en fait, une injonction à la soumission, à accepter la « vérité » telle qu’elle est donnée. Cela est incompatible avec la recherche intérieure et la question reste posée quant à la crédibilité d'une recherche maçonnique hors ce contexte.

 

La seconde interrogation est en fait, la suite de la première. En effet, si l’on se convainc qu’il est possible de remettre en cause, de comprendre et de s’expliquer les termes des rituels, des textes sacrés et de tout autre tradition, il est naturel de se demander à quoi ils peuvent être utile aujourd’hui. C’est une question à laquelle il est difficile de répondre et cette difficulté amène certains à revendiquer la nécessité de « moderniser » les symboles. L’argument est évident : si l’on ne peut pas accorder les symboles à nos besoins aujourd’hui c’est tout simplement parce qu’ils sont obsolètes. Il est bien évident que cela ne vient à l’idée de personne de se dire « je n’ai rien compris ». D’abord parce que je suis Maître et ensuite, je me propose à moderniser le symbolisme donc, cela prouve que j’ai tout compris. J’ai bien peur qu’une telle démarche ne justifie pleinement l’idée qu’une cérémonie ne suffit pas à faire un initié.


A quoi peuvent me servir les symboles ?
 

C’est la question fondamentale. Comment puis-je traduire ma lecture symbolique au quotidien ? Une équerre est-elle une équerre ? Mais surtout, doit-on voir une équerre ou ce qu’elle représente ? De fait, le nouvel arrivant ne voit que la moitié des choses, comme nous l’avons dit plus haut en ce qui concerne le doigt et la Lune. Habitué à s’attacher au doigt, il lui faudra voir la Lune et comprendre qu’elle existe avant de se pencher sur la synthèse de l’acte de montrer. Il devra même oublier les schémas standardisés qui lui ont été enseignés dans le monde profane et particulièrement celui qui consiste à déterminer l’existant à partir de jugements de valeur. En effet, on s’apercevra bien vite que le jugement est la cause de toute dualité, la cause de toute méprise, que c’est par le jugement que l’on introduit l’incompréhension. Par exemple, le symbole du pavé mosaïque fait de cases blanches et noires, le meilleur moyen de n’y rien comprendre est de traduire par « opposition du Bien et du Mal ». Si cette explication est tout à fait visualisable dans le processus de pensée profane, il ne représente rien dans une démarche initiatique.

N’oublions jamais que la franc-maçonnerie a cette particularité de faire reposer un processus initiatique sur une structure totalement profane ; statuts, administration, gestion, associations.

 

Le risque est identique à celui décrit dans la Genèse :

Et l’Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des vêtements de peau, et les revêtit.

Et l’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal ; et maintenant, — afin qu’il n’avance pas sa main et ne prenne aussi de l’arbre de vie et n’en mange et ne vive à toujours … !”

Gen 3 – 21,22

Après avoir acquis le jugement et la connaissance, l’Homme se compare au Créateur. Cependant, sa Connaissance reste imparfaite. C’est sur cepoint de l’imperfection de l’Homme et de son orgueil qu’insitent les textes et notamment un apocryphe appelé “le testament d’Adam” lorsqu’ils font dire à l’éternel, s’adressant à sa créature : “je te ferai Dieu, mais pas maintenant, dans un grand nombre d’années”, comme s’il s’agissait d’inscrire la connaisance de soi dans la durée, de permettre à Adam d’accéder à l’Unité.


Dans ce cas, la colère de l’Eternel ne serait pas exclusivement due au fait de la consommation du fruit de l’Arbre mais au fait que l’Homme ne fasse pas la différence entre la Connaissance ( le fruit ) et la source de la Connaissance. Cette situation l’amène à se croire complet, conscient, doté de libre arbitre. L’Eternel sait qu’il n’en est rien puisque, englobant l’univers et l’ensemble de la Création, on le perçoit encore comme une multitude. Il reste Elohim, c’est à dire une entité plurielle[3]. L’exil du jardin repose sur le constat que l’Homme est “devenu comme l’un de nous”. Gn 3;21, cela décline parfaitement la nécessité, la contrainte à la possétion du “jugement” mais aussi ses limites.

Dans l’acte de création, l’Homme est créé par Elohim  à la fois pluriel et unique. Il ressort de Gen. 1 ; 26, 27, qu’à l’instant où Elohim créa l’Homme à sa semblance, il le créa multiple ; “Homme et Femme il les créa » - Gn 1;27-, et décida « qu’ils dominent sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur le bétail, et sur toute la terre, et sur tout [animal] rampant qui rampe sur la terre” - Gen. 1,26 -.


Cet homme double, mâle et femelle ne porte qu’un seul nom : Adam , le nom de son sang.


C’est beaucoup plus tard dans l’acte créateur que l’Homme  portera un autre nom que la Femme [4] et encore qu’il s’agisse plus d’une précision sémantique dans la quelle la langue joue sur la ressemblance de l’un avec l’autre, « Ish » pour l’Homme et « Isha » pour la Femme, la lettre Hé, la seule consonne doublée du Nom, présence double comme pour rappeler le pluriel en permanence ou pour rappeler le risque de la dualité. C’est la lettre qui fait la différence et sa valeur est 5. A ce moment les deux pièces seront séparées[5], mais, nous reviendrons sur ce point.

Ayant reproduit sa propre image, Elohim semble s’étonné qu’il soit devenu comme Lui[6]. Cette image est celle du Maître qui, après avoir tiré l’Apprenti de la Terre, soit étonné qu’il lui ressemble et qu’il goûte du fruit de la « Connaissance », du moins, qu’il ait l’illusion de Connaître. En fait, c’est sur cette illusion que portent le doute et la condamnation car cette illusion amène à constater une corrution de la pensée qui s’écarterait de la simplicité[7] et qui aurait pour conséquence une plus grande affirmation de l’ego. L’Homme n’est pas initié par l’acte, mais bien par la compréhension de l’Acte et le premier degré de l’initiation est surtout composé d’instinct, de réactions primales qui vont trouvés leurs sources dans l’inquiétude de l’inconnu. Comment intégrer l’enseignement initiatique avec nos certitudes ? Le néophyte est inquiet de cela car l’éducation qu’il a reçue ne lui permet pas d’accepter « a priori » une forme d’apprentissage stratifiée et à ce point « imagée ».

Le Bien et le Mal sont les frontières de l’ego, ces notions réduisent la Vérité à l’accèssible, c’est pourquoi; il faut une peau ; il faut pouvoir identifier l’autre. Les limites de la Connaissance sont ainsi marquée par l’image de qui porte la peau ; l’Homme et la Femme ne sont plus simplement différents dans la forme du nom, mais ils sont différents dans la forme physique comme si ce qui était UN ne pouvait faire autrement que devenir deux dès lors que l’on fait une différence entre le doigt et la Lune. D’ores et déjà matérialisés, c’est cette matérialité propice au développement de l’ego, propice aussi au constat physique qui amène à s’imaginer que l’on peut “connaître”. Naître ensemble en quelque sorte.’ C’est, bien entendu, la matérialité, le vécu palpable, de l’initiation qui conduit l’apprenti à penser qu’il est initié et non le message qui ne lui a pas encore été transmis. L’Initiation est le fruit et les conclusions qu’il est possible de tirer de la cérémonie ne sont qu’illusions, éparpillements et éloignement de l’Eden.


Celui qui se porte juge est concrétisé comme tel et se compare à Dieu. En voulant s’accrocher trop à la matérialité du monde comme une référence ultime, le Franc-maçon oublie souvent que les enseignements maçonniques sont d’un autre ordre. Si l’on donne une valeur “positive” aux cases du pavé mosaïque, comme à tout symbole dont l’apparence est duelle, on obtient un tableau de référence dans lequel inévitablement apparaîtront l’Homme et la Femme. Nos sociétés misogynes présentent depuis des siècles la Femme associée au Passif, au Mal... etc... Sur quelle base peut-on s’appuyer pour affirmer que la « mère de tous les vivants[8] » puisse représenter le mal ?

Ainsi donc, si l’on s’attache à faire évoluer l’Homme au delà de ce qu’il croit être, et, plus, si l’on prend la peine de tenter d’améliorer sa perception de l’environnement social, on doit prendre la peine de se questionner sur les symboles. Ceux qui formaient la cérémonie d’initiation ( paroles, actes, mythes ) et ceux ( images, sons, mouvements ) qui restent présents dans la décoration du Temple.


 


[1] Indiqué par le F :. C.W. Leadbeater dans son ouvrage « Le côté occulte de la Franc-Maçonnerie » - Editions Adyar ? Paris 2001 p 137 et suiv. N.B. on se méfiera cependant de cet ouvrage pour ce qu?il développe parfois des explications qui laissent souvent entendre que l?auteur prend à la lettre certains actes symboliques.

[2] Le Dr Jacques VIGNE dans son ouvrage « La mystique du Silence » - Albin Michel, Paris 2003 - cite les propos d?une béguine, Hadewich d?Anvers qui, sur la notion de personne, c?est à dire de l?individu habité de consciences multiples, développe une conception du travail intérieur qui s?étend au delà de l?individu et incluant la Trinité : «  Dans la Trinité, nulle apparence de personne : les Trois dans l?Un sont nudité pure ».

[3] Nous reviendrons plus tard sur la pluralité de Dieu.

[4] Gen. 2, 23

[5] Le terme de « symbole » provient du grec « sumbolon » qui désigne deux morceaux brisés d’un même élément et qui, remis ensemble, forment un tout.

[6] « lorsque Dieu me tira de la terre avec Eve, ta mère, je marchais avec elle dans la gloire qu'elle avait contemplé, en sortant de l'Eon dont nous sommes issus. Elle me fit connaître une parole de Connaissance concernant Dieu l'Eternel, et c'est que nous ressemblons aux grands Anges éternels car nous sommes supérieurs au dieu qui nous a créés. » - Apocalypse d’Adam, Ch 1 V 1

[7] 2Co 11,3

[8] Gn 3 ; 20

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