CUIUS REGIO, EIUS RELIGIO

"Q. Que signifie le Temple ?
R. Le Fils de Dieu et en partie l'Église.
Le fils de Dieu souffrit d'avoir son corps détruit
et ressuscita le troisième jour et éleva pour nous l'Église Chrétienne
qui est l'Église spirituelle véritable."
Ms Dumfries n°4

Quo sidere templum ortum esse,
quam rosam spirare,
qua docte procedis in corpore isidis.
Sanctus Clarus


L'une des questions fondamentales que soulève le fonctionnement rituel des Sociétés initiatiques et, plus particulièrement , de la franc-maçonnerie, est la relation tripartite existant, dans leurs rites, entre l'Homme, l'initiation et les fondements de cette initiation.

En fait, les interrogations soulevées par la pratique initiatique font plus souvent référence au phénomène rituel en tant que tel qu'au contexte social ou à élévation spirituelle qu'il suppose et cela, fondamentalement, parce que la plupart des auteurs admettent qu'il puisse exister un but transcendant l?humanité.

Pourtant, dans la plupart des cas, le système initiatique proposé correspond à une double définition environnementale et humaniste. Comme s'il traduisait, vulgarisait ou offrait une définition acceptable de la perception Sacrée de sorte qu'elle soit compréhensible dans un environnement rationnel.

Le rite : signifiant refusé.

"Il n'est pas question de considérer le sentier spirituel
comme une partie de plaisir,
mais comme le simple fait de regarder en face les réalités de la vie."
Chögyam Trungpa_



Si l'on considère comme possible la réalité d'un but transcendant l?homme comme une vérité acquise, il est très difficile de considérer qu'un individu puisse être un initié dès lors qu'il n'a fait que vivre une forme d?investiture. Pour comprendre ce à quoi le rituel peut faire référence, il faut considérer la cérémonie comme une forme de liturgie destinée à dessiner les contours d?une situation particulière au c?ur de laquelle on doit replacer le néophyte. En ce qui concerne la franc-maçonnerie, de nos jours, les Frères considèrent qu?après avoir subit les épreuves, un néophyte est « initié », quelle que soit leur conception du rituel et de ses objectifs. Nous nous trouvons donc toujours dans la première situation et cela permet surtout de se dédouaner de l?étude car il est n'est pas possible de prétendre qu'on puisse avoir compris ce qui a été vécu. En tout état de cause, le néophyte est, tout au plus, revenu à la case départ d'un parcours humain parallèle à celui que présente sa vie quotidienne. Il s'agit ici d'une définition différente de l'initiation.

Dans un cas, on définit l'initié comme étant celui qui, au terme d'un parcours personnel plus ou moins long, possède une certaine forme de connaissance; dans l'autre cas il s'agit « d'initialiser » un individu, de le rendre apte s'intégrer  un groupe social donné et  comprendre les particularités de leur système de communication interne.

Pour ce qui est du néophyte dont nous parlions plus haut, il a subit les épreuves, elles se sont imprimées en lui, un certain nombre d'éléments de ces expériences resteront gravées comme en filigrane dans son inconscient. Peut être, même, y figuraient-ils déjà avant qu'il ou elle ne franchisse les portes du Temple. Le rituel d'initiation ne peut alors  être considéré que comme un descriptif, une première étape vécue de ce qui lui apparaîtra bien plus tard comme une somme d'expériences acquises.

Cela n'implique pas que celui qui vient de vivre cette cérémonie ait pu effectuer les démarches intérieures et conscientes nécessaires à sa propre évolution. Le plus difficile reste encore à faire dans le travail qui lui permettra de passer d'un plan à l'autre de sa personnalité. En fait, subir les épreuves dites d'initiation ne signifie rien d'autre que d'avoir été agrégé à un groupe dont l'ensemble des membres ont les mêmes référents et, si ces épreuves ne sont pas suivies d'un réel travail sur soi, il n'y a pas d'initiation selon la première définition.

La banalisation de l'initiation maçonnique s'exprime généralement par le fait qu'un frère ou une soeur n'est, aujourd?hui, reconnu comme tel que lorsqu'il fait allégeance à l?autorité d?une obédience par le paiement de cotisations et le suivi des travaux de sa Loge. Il s'agit d'une dénaturation du phénomène socialisant de la démarche maçonnique tout autant que d'un aveux d? incapacité à assumer l'initiation spirituelle. Le dogme, la forme, prime sur le fond.

Le lien social : le Temple.

"Les hommes n'ont pas seulement à se former
en vue de réaliser des buts qu'ils connaissent déjà bien.
Ils doivent aussi se former en quelque sorte "à l'aveuglette"
pour réaliser des buts qu'ils ne font qu'entrevoir
confusément ou même, qu'ils n'imaginent pas encore."
J. DEMORGON_

Le lien social important de la franc-maçonnerie est souligné avec assez de clarté par le Chevalier de Ramsay, dans son fameux discours de 1736 dans lequel il reprend à son compte une relation de termes assez fréquente dans la franc-maçonnerie du dix-huitième siècle. Il s'agit d'une sorte de confusion entre la sociabilité, la pratique de la vertu et le plaisir qui amène souvent les frères à définir la morale pure telle qu'ils l'entendent c'est à dire un mélange de ce que nous appelons aujourd'hui les "lumières" teintées d'un déisme chrétien très fort et d'une curiosité plutôt "cartésienne" en matière scientifique. C'est dans ce cadre, très proche, en fait, d'une recherche sociologique de filiation, que Ramsay, avec les éléments d'étude dont il disposait, mais surtout avec une certaine volonté d?oeuvrer dans le sens d?une justification à l?existence même de la structure, crée le lien socio-historique de l'Ordre avec l'Église, les croisades et, bien sûr, l'Ordre du Temple qui était déjà, à l'époque du discours, la référence des systèmes "écossais" et de "stricte observance" qui deviendra « Rectifié ».

" Les Ordres religieux furent établis pour rendre les hommes chrétiens parfaits; les Ordres militaires pour inspirer l'amour de la vraie gloire; et l'Ordre des francs-maçons pour former des Hommes et des hommes aimables, de bons Citoyens, de bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l'amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses."
RAMSAY
discours


L'ambiguïté fondamentale de la démarche de construction sociale inséparable de la Franc-maçonnerie est, pour un homme du vingtième siècle, l'utilisation systématique des termes bibliques comme pouvant être facteurs de progrès social.

Pour ce qui est de l'Ordre du Temple, le contexte d'une société fortement religieuse demeure identique.

Il est important de comprendre qu'aucune structure humaine ne pouvait se concevoir, au XIIème comme au XVIIIème siècle hors la religion., Même si une évolution marquante commençait à émerger vers la première moitié? du XVIIIème siècle. La religion restait la référence permettant de situer les individus et, à plus forte raison, les regroupements d'individus lorsque ceux-ci n?étaient pas interdits. C'est une des raisons pour lesquelles, en 1721, Anderson, dans ses constitutions, définira la religion du franc-maçon par des termes assez oecuméniques pour l?Europe occidentale même s?ils faisaient très justement référence à la religion du Prince ( Cuius regio, eius religio ) , tout en restant ipso facto dans le cadre de la chrétienté; de même Saint Bernard donnera à la Milice du Temple le devoir de sauvegarder cette Même chrétienté. Il n'y a, ni chez les uns, ni chez les autres, à cette époque, de séparation formelle entre le progrès humain, l'amélioration philosophique et sociale, et la religion.

La substance des ordres est identique, tous deux fermés, liés au secret, ils impliquent le don de soi pour l'équilibre et le développement de la structure sociale.

L'identification de l'individu à la société par le biais d'une démarche agrégative relève de la volonté de participer activement à l'ensemble du phénomène de société dans un groupe ayant pour rôle principal la protection de celui-ci. Pour les Templiers le moyen est militaire, pour les Francs-maçons, il est intellectuel mais le don, le sacrifice individuel est du Même ordre.

Ramsay, en abordant la possibilité que la franc-maçonnerie fut un prolongement moderne à l'Ordre du Temple en affirmait, plus qu? Anderson, le rôle de protecteur des valeurs sociales du temps dans un soucis moins égalitaire de protecteur d?un ordre social en péril.

"Les Hommes ne se sont pas distingués essentiellement par la différence des langues qu'ils parlent, des habits qu'ils portent, des pays qu'ils occupent, ni des dignités dont ils sont revêtus. Le monde entier n'est qu'une grande république dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. C'est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes prises dans la nature de l'homme, que notre société fut d'abord établie. Nous voulons réunir tous les hommes d'un esprit éclairé, de moeurs douces et d'une humeur agréable, non seulement par l'amour des Beaux Arts, mais encore plus par les grands principes de vertu, de science et de religion, où l'intérêt de la Confraternité devient celui du genre humain tout entier?"
RAMSAY
Discours


Que l'on ne se leurre pas, la République dont parle ici Ramsay est non seulement très « Athénienne » mais aussi censitaire et l'implication de chacun dans le cadre fixé par la Confraternité dont il est question est très proche du don de soi exigé? par les ordres monastiques en ce qui concerne le militantisme des frères.

C'est, en quelque sorte l'identique de ce qui se pratiquait dans l'Ordre du Temple où les prétendants faisaient don d'eux Même et de leur biens à l'organisation Templière comme en donne l'exemple le cas de Sesmon de Bezu au 13ème siècle:

"?afin que, ma vie achevée, la Sainte milice me donne, ou que, par le conseil des Frères de la dite milice, elle prenne soin de mon âme ; et si la mort venait me surprendre alors que je suis occupé dans ce siècle, que les frères me reçoivent et que, dans un lieu opportun, ils inhument mon corps et me fassent participer à leurs aumônes et bénéfices."

Comme on peut le constater le don est total et le postulant change de vie comme s'il s'agissait d'une étape naturelle. Il y a, dès lors, les choses du siècle et les autres, décrites et perçues comme totalement différentes même à l'intérieur d'un édifice chrétien servant de référence aux deux mondes.


La démarche initiatique et sa survivance:

« La théorie de la modernisation finit par tomber
 victime de l'accusation d'ethnocentrisme,
 c'est à dire d'élever l'expérience
 /?/ au niveau d'une vérité universelle,
 sans reconnaître ses propres limites de culture. »
Francis FUKUYAMA



La perception de deux mondes distincts et cependant inséparables l'un de l'autre est, en soit une justification du fait que la Franc-maçonnerie continue de recruter, parce qu'au delà de ses cérémonies, c'est le système lui-même et son mystère qui attirent; l'inconnu, la possibilité? d'un travail humain autre que celui du quotidien même si celui-ci n'est qu'illusoire dans la plupart des cas.

Quelle peut être cette pulsion si importante qui pousse les uns et les autres sur un cheminement initiatique sinon l'impression d'un cordon ombilical plus fort que les individualités ? Il s'agit bien d'une intégration sociale selon certains modes particuliers comme le considèrent un grand nombre de peuples traditionnels chez qui le passage de l'enfance à l'état adulte s'initialise comme la pénétration au coeur d'un nouvel état.

Qu'est-ce qui peut bien amener quelqu'un à entrer en Franc-maçonnerie ? En fait, la démarche est de deux ordres:

* une appartenance à un groupe défini dont les objectifs sont présent?s comme consensuels,

* et l'affirmation de soi comme être humain actif et conscient participant à l'humanité dans son ensemble.

En cela aussi la Franc-maçonnerie est encore très proche du Temple surtout, comme nous l'avons laissé entendre plus haut, en son rôle de protecteur.

Il est bien ?vident qu'aujourd'hui peut considérer les formes rituelles pratiques comme obsolètes, niaises, dépassées ou naïves. On peut aussi dire qu'elles ne reposent sur rien. Du moins, rien de ce qui est important, c'est à dire, dans une grande part, l'intelligence, l'argent ou le confort mat?riel auxquels l'homme moderne sacrifie allègrement son environnement dans une somptueuse d?marche suicidaire dont il n'existe aucun précédent historique. Mais on peut aussi s'apercevoir que ces modes d'intégration présentent, au delà des siècles, une sorte de permanence dans leurs formes et leurs contenus.

On peut aussi chercher des origines lointaines à ces initiations, essayer de déterminer une sorte de filiation ( c'est, en partie ce que nous tentons de faire? ) permettant de voir si ces pratiques sont spécifiques à un groupe humain ou si elles répondent à des préoccupations plus « universelles ».

Qu'on les nie ou qu'on les idolâtre, il n'en demeure pas moins qu'elles existent et qu'elles sont souchées sur des mythes dont la permanence signifiante défie le temps. Puisque ces mythes sont la structure même de l'archétype humain, des d?finitions incontournables de l'existence, des modes de pensée, de l'incompréhensible tout autant que les référents de nos formes sociales.

Ce qui reste aujourd'hui particulièrement obscure c'est l'acharnement que d?ploient ceux qui les pratiquent dans le sens de l'absurdité ou de l'interprétation au premier degré des choses. Comme s'il s'agissait de gestes et de formules dont ceux qui se sentent confusément concernés par l'usage ignorent la portée. Comme si, en fait, quelques singes répétaient encore les gestes de leurs maîtres longtemps après leur mort ou comme les lemmings sont inexorablement attirés par la mer dans laquelle ils se jettent, scellant ainsi leur sort.

Bien sûr, vivre des épreuves physiques en relation avec notre évolution ne fait plus partie de notre vie quotidienne dans un monde où plus personne ne se touche, où l'on se parle à peine, où les seules expériences se font devant un téléviseur, où l'on a l'impression d'être le témoin d'un monde qui ne nous concerne pas. Selon ces schémas postmodernes, toute épreuve physique est désuète, tout contact avec l'inconnu est perçu comme un affront à l'intelligence, plus particulièrement lorsqu'il s'agit d'un parcours initiatique puisque les effets de celui-ci ne sont pas immédiatement quantifiables. Chacun est alors prêt, de bonne foi, à tout détruire de ce qu'il ne comprend pas pour reproduire son quotidien en le présentant comme la référence; pire, comme un mieux, une évolution.

La démarche proposée alors est identique à celle qui consiste, dans l'étude d'une langue, à oublier le sens des mots pour ne considérer que de leur orthographe, voire, de la compliquer au prétexte de lui donner un sens plus fort. Dans tout les cas, le résultat devient inverse de celui escompté. Car, au delà des préoccupations quotidiennes, la démarche initiatique existe belle et bien et elle se maintient ; sans ouverture vers la transcendance, l'intelligence humaine serait un luxe aussi inexplicable qu'inutile.

Dans ce type de fonctionnement nihiliste, on peut très vite en arriver à des conclusions en formes de synarchies à la limite de la paranoïa, comme s'il existait réellement un quota d'initiés, de Maîtres secrets, car, plus les sociétés initiatiques permettent l'accession aux mystères, plus ceux qui demandent à y participer s'ingénient à en dénaturer le message.

Il faut toujours garder à l'esprit que la négation la plus intense permet toujours au dogmatisme le plus fort de surgir. Dans le domaine Historique, l'exemple récent le plus frappant est l'explosion du bloc communiste.
Depuis les origines du monde, les sociétés initiatiques se sont autodétruites de cette manière pour se fondre en autre chose. Comme si le modèle initiatique ?tait réellement le modèle de leur évolution; l'ancienne société doit mourir pour donner naissance à la nouvelle. Les connaissances se transmettent un temps dans une voie et un temps dans une autre.

Lorsqu'un mode devient trop « vulgaire », il disparaît et fait place à autre chose. C'est, en fait, ce qui est arrivé à l'ordre du Temple, le pourquoi de son existence devenu obsolète, ayant été dénaturé, il fut abattu par la société? qu'il avait aidé à construire.

Aujourd'hui, la Franc-maçonnerie recrute énormément d'adeptes. Cela veut-il dire qu'il y a de plus en plus d'initiés ?

Non, cela veut simplement dire qu'il y a de plus en plus de Francs-maçons et, parallèlement, ceux-ci s'éloignent de plus en plus de la substance initiatique de la Franc-Maçonnerie. Tout cela est normal puisque que le sens profond des grades n'est plus la référence. Et, comme ce fut le cas pour le passage supposé de l?opératif au spéculatif, pour le passage des clubs d?intellectuels de petite et grande noblesse, la Franc-maçonnerie moderne risque fort de disparaître, engloutie par ses propres mutations et par la voix de ses propres créations car ce type de société ne peut survivre s'il se coupe de ses racines sociales ou spirituelles. On retrouve ici le mythe de Frankenstein.

 
Les rites et la place de l'Homme:

O mater Dei memento mei

Nous abordions plus haut la question des relations entre l'Homme et l'Initiation. Contrairement à un certain nombre d'id?es couramment exploit?es dans le domaine de l'ésotérisme, nous ne pensons pas que les mythes ou les rites soient destin?s à autre chose qu'à expliquer la place de l'Homme au sein de son environnement naturel.

S'il est utile de spécifier l'environnement comme naturel, c'est pour bien marquer la différence entre ce que peut être la nature de l'Homme et ce qu'il pense qu'elle soit.
En fait, c'est ce sur quoi repose l'initiation.

R.A. Schwaller de Lubicz écrivait sur ce sujet :

"La connaissance est un moyen terme entre l'indéfinissable spirituel et le fini perceptible. Ceci exige pour le Connaissant[ à ], d'une part, un moyen sensible de transmission gardant un caractère universel, et, de la part de l'Homme auquel s'adresse ce moyen, une faculté  intellective en parenté avec ce moyen."

C'est de ce moyen dont il est question ici, de ces formes d'enseignements initiatiques qui justifient d'elles- mêmes leurs propres filiations.

Il est bien évident qu'historiquement tout peut être contesté, même l'Histoire, puisque les différentes définitions que l'on peut en faire se remettent en cause mutuellement. Mais, au delà de ces considérations argumentaires, force est de constater que les fondements de la psychologie existent et que les enseignements initiatiques se tiennent, dans la plupart des cas, sur une ligne cohérente et parfaitement identifiable ; celle de l'évolution humaine. Bien plus, ils ramènent aux mêmes points de références. Il n'y a pas de hasard dans l'histoire de l'amélioration de l'Homme, il n'y a que des refus et c'est toujours l'homme lui-même qui se refuse à admettre sa possible évolution, voire sa propre responsabilité? en cette matière, en se contentant généralement de l'ombre alors qu'il peut prétendre à la proie.

La pratique Templière:

Amo Demeter enim timeo

Un des éléments les plus important dans la description des sociétés initiatiques est le mélange de spiritualité et d'action. La Franc-maçonnerie ne fait pas exception dans le sens ou l'action joue un grand rôle dans sa symbolique interne.

Qu'ils reposent sur des symboles de construction ou de renaissance, les mythes maçonniques font sans cesse référence à l'action, au mouvement, à l'évolution, au Temple de l'Homme qu'il est nécessaire de construire harmonieusement et de garder, de protéger.

En cela encore on peut dire que la Franc-maçonnerie est plus proche des Chevaliers du Temple que des corporations de bâtisseurs_ puisque ces derniers n'avaient pas pour vocation de protéger ce qu'ils construisaient.

Selon le récité que fit Gérard de Caux interrogé le 12 Janvier 1311, voici comment se déroulait la réception d'un nouveau Chevalier.
Il fut reçu dans l'ordre le jour de la fête des apôtres Saint Pierre et Paul en 1298 ou 1299. C'était après la messe, un matin, à la maison du Temple de Cahors. Gérard de Caux avait été adoubé chevalier cinq jours auparavant.


Déroulement de la réception dans l'Ordre:

Nous allons voir en quoi la pratique moderne de l'initiation en Franc-maçonnerie peut être comparée à la réception du Templier.

Le néophyte est introduit dans une petite pièce proche de la chapelle puis, deux frères viennent à lui.

"1 Que. Recherchez vous la compagnie de l'Ordre du Temple et voulez vous participer à ses oeuvres spirituelles et temporelles ?
R. Oui

2 Que. Vous cherchez ce qui est grand, et vous ne connaissez pas les durs préceptes qui sont observés dans l'Ordre. Vous nous voyez avec de beaux habits, de belles montures, en grand équipage, mais vous ne pouvez connaître la vie austère de l'Ordre; car, si vous voulez être de ce côté-ci de la mer, vous serez au-delà et réciproquement; si vous souhaitez dormir, il faudra vous lever, et aller, affamé, alors que vous auriez souhaité manger. Supporterez vous cela, pour l'honneur de Dieu et le salut de votre âme ?
R. Oui.

3 Que. Nous souhaitons savoir de vous si vous croyez en la foi catholique, si vous êtes en accord avec l'Église de Rome, si vous êtes engagé dans un Ordre, ou alors, li? par les liens du mariage ? Etes-vous un chevalier né de mariage légitime ? Etes-vous excommunié, par votre faute ou autrement? Avez-vous promis quelque chose, ou fait don à un frère de l'Ordre pour y être reçu ? N'avez-vous pas quelque infirmité cachée qui rendrait impossible votre service dans la maison ou votre participation au combat ? N'êtes vous pas chargé de dettes ?
R. ?

Les deux frères se retirent et laissent le néophyte prier dans la chapelle. Ils reviennent et demandent au postulant s'il persiste dans son désir; ils se retirent une seconde fois pour informer le Maître de la volonté exprimée puis ils font venir le néophyte devant le Maître, tête nue. Le néophyte s'agenouille et fait la demande suivante:

4 Dem.  Seigneur, nous sommes venus devant vous, et devant les Frères qui sont avec vous, pour vous demander la compagnie de l'Ordre.

Un Frère demande de confirmer les réponses faites précédemment aux questions des deux Frères ; le postulant jure sur un livre puis le Frère lui dit:

5 Que.. Vous devez jurer et promettre à Dieu et à la Vierge que vous obéirez toujours au Maître du Temple, que vous garderez la chasteté, les bons usages et les bonnes coutumes de l'ordre, que vous vivrez dans la propriété, que vous ne garderez que ce qui vous a été donné par votre supérieur, que vous ferez tout ce que vous pourrez pour conserver ce qui a été acquis dans le royaume de Jérusalem, et pour conquérir ce qui n'est pas encore acquis, que vous n'irez jamais de vous même là où l'on tue, pille ou déshérite des chrétiens injustement; et, si les biens du Temple vous sont confiés, vous jurez de bien les garder. Et vous ne quitterez l'Ordre, pour le meilleur ou pour le pire, sans le consentement de vos supérieurs.
R?

6 Que. Nous vous recevons, vous, vos pères et mères, et deux ou trois de vos amis dont vous souhaitez qu'ils participent à l'oeuvre spirituelle de l'ordre, du d?but à la fin.

Ces choses dites, on lui met le manteau et on le bénit. Le Maître le relève et le baise sur la bouche. Chacun des Frères présent en fait autant.

 
L'Agrégation comme objectif ultime:

« Il y a trois temps, le présent du passé,
le présent du présent, le présent du futur.
Ces trois modes sont dans notre esprit ;
je ne les vois pas ailleurs.
Le présent des choses passées c'est la m?moire,
le présent des choses présentes c'est la vision directe,
le présent des choses futures c'est l'attente. »
Saint Augustin
Confessions.

Dans le déroulement rituel qui nous est présent? ici, on peut constater un certain nombre de points identiques à ceux de l'initiation maçonnique telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui.

Nous pouvons maintenant examiner, en partie, certains des outils qui nous sont propos?s par la forme rituelle utilisée. Il est important de constater que les pratiques restent formellement identiques à celles utilisées par les sociétés dites primitives. Ces éléments, au delà de leurs similitudes visibles, sont clairement identifiés comme appartenant à un même espace de référents liés au schéma fondamentaux et aux configurations culturelles inculquées par la société humaine.

Pour ce qui nous intéresse ici, les principaux points de rapprochement sont:

* isolation du néophyte avant la cérémonie, dans un lieu propice à la méditation. Dans le cas que nous venons de citer, il s'agit d'une messe. Pour le Franc-maçon, ce sera le cabinet de réflexions. On peut aussi retrouver dans les questions 1 et 2 l'argument principal des sentences précédant l'initiation maçonnique au grade d'apprenti.

Cette isolation n'est pas un cas spécifique de ces deux types d'initiation, mais, en règle générale, elle est plutôt pratiquée dans les sociétés traditionnelles ;

* Les mises en garde répétées au néophyte à la question 3 sont, elles aussi, quasi identiques à ce que nous retrouvons en maçonnerie, notamment en ce qui concerne les questions du testament philosophique ;

* La demande expresse notée en n°4 et faite par le néophyte, se retrouve dans la bouche du Grand Expert lorsqu'il introduit le candidat dans le Temple ;

* Les points 5 et 6 sont, bien entendu, à mettre en relation avec, respectivement, l'obligation prêtée par le néophyte et le don qui lui est fait de la Lumière.

Le déroulement de l'admission atteste bien la capacité des groupes à témoigner tout autant d'un fonctionnement agrégatif physique que spirituel des individus.

Nous avons d?jà abord? l'importance de la d?marche personnelle de socialisation qui nous semble indissociable de la Franc-maçonnerie Moderne soulignent les liens possibles, qui expliqueraient en partie la filiation avec l'Ordre du Temple.

De même, ces similitudes rapprochées des constatations que nous avions faites plus haut en ce qui concerne la mort et la renaissance des sociétés initiatiques indiquent la lenteur extrême avec laquelle, au cours de l'histoire, s'est développée et la conception de la divinité et celle de la structure sociale. En effet, il apparaît là qu'il puisse y avoir une grande différence entre l'instinct grégaire de l'homme et la conscience de la structure sociale qu'il peut mettre en place. Car, contrairement à ce que l'on pourrait penser, la similitude de certaines formes rituelles n'indique pas la filiation de l'une ou l'autre de ces formes à l'une ou l'autre des sociétés qui les pratiquent mais bien l'identité de conscience des pratiquants.

L'évolution initiatique procède généralement d'un schéma assez bien dessiné ; les sociétés dites primitives considèrent à peine, ou même, pas du tout, les agents naturels comme leur étant supérieurs. En fait, plus la société est évoluée, avancée, plus elle craint le surnaturel. Tout ce qui n'est pas contrôlé par l'homme dans le monde moderne devient un enjeu où les arguments religieux rejoignent les arguments scientifiques. Seul le niveau culturel général fait la différence. L'Homme des sociétés traditionnelles se permet d'intimider, voire, de contraindre les Dieux à exécuter ses volontés. Le monde semble alors être une grande démocratie au sein de laquelle chacun peut donner son avis sur la qualité et les pouvoirs de ses élus et tenter de se jouer de leur volonté. A cette ?tape de la pensée, les créatures naturelles et les êtres surnaturels sont tous, ou, à peu près tous, sur le même pied d'égalité. C'est une conception perdue avec le monothéisme mais dont nous retrouvons l'embryon dans le Rite Français, c'est une petite part de ce qui a permis l'évolution « laïque » du Rite.

Mais, à mesure que l'individu progresse en savoir, il discerne plus clairement combien est incommensurable l'étendue de la Nature et, en face d'elle, il prend conscience de sa propre insignifiance.

A une époque ultérieure de l'évolution, quand la Loi naturelle est reconnue, et qu'elle fait basculer la conception de forces élémentaires douées d'identité propres dans l'inanité, c'est au tour de la magie de ressortir de l'obscurité et du discrédit où elle était échue ; s'appuyant implicitement sur l'idée d'une succession inévitable de causes à effets, succession indépendante de toute volonté particulière. La Magie, par la recherche des successions causales dans la nature, prépare directement la voie à la science, même si cela n'apparaît pas au premier abord. Il faut cependant se garder de vouloir conserver à la magie son identité en parallèle avec la science, voire, en concurrence. Il faut aussi se garder de penser que la science puisse se transformer, voire justifier la magie.

Dans le cas de la Franc-maçonnerie tel que nous l'avons abord? jusqu'ici, on peut constater très facilement la réalité de ce mouvement évolutif, surtout si l'on fait le rapprochement avec d'autres pratiques rituelles antérieures et, bien sûr, celles de l'Ordre du Temple telle qu'elle est décrite plus haut.

La structure sociale ou socialisante, comme nous l'avons d?jà dit, prime sur les concepts spirituels. Dès lors que cette socialisation semble ne plus se justifier pour accréditer l'Ordre en tant que tel, le rituel et tout ce à quoi il se rattache, d'outil, devient une fin en soi et le mouvement général agrégatif se transforme en mouvement idolâtre, voire, parareligieux. Dans le meilleur des cas, ce phénomène précède une réactualisation sociale des objectifs, dans le pire, il devient dogmatisme sécurisant.

L'Histoire de la Franc-maçonnerie offre, sur trois siècle, l'illustration de ce phénomène. D'objet socialisant et consensuel Andersonnien elle se libère de l'égalité par l' « écossisme » des hauts grades. En réaffirmant la justesse de la religion du Prince, elle reprend à son compte l'illusion de la mystique templière dans sa forme de « stricte observance » pour franchir les caps de la théosophie et du Martinisme avec ses formes déistes poussées à l'extrême dans certaines de ses rituélies; elle devient aussi très franchement obscurantiste dans ses formes « guénoniennes » et retrouve, parfois un rôle social, voire politique tout aussi sporadique que velléitaire.

Mais, l'analyse globale de ce phénomène dépasse le cadre que nous nous sommes donné ici et qui était d'étudier le lien possible entre la maçonnerie et le Temple. Cette démarche n'ayant pas, comme on l'aura compris, pour objectif de rapprocher les racines spirituelles de l'Ordre à celles de la milice Templière comme un certain nombre d'auteurs avant nous l'ont déjà fait, mais bien d'essayer de comprendre sur quelles bases structurelles, objectives, voire scientifiques peuvent effectivement être jetées des passerelles d'une forme de groupe à l'autre, ceux ci étant étroitement souchés sur les concepts sociaux de leurs temps et liés aux phénomènes de dynamiques agrégatives propres au fonctionnement humain.



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