Apprenti entrant...Apprenti entré...

« Cantique des montées. De David. Voyez!
 Qu'il est bon, qu'il est doux
 d'habiter en frères tous ensemble!
C'est une huile excellente sur la tête,
qui descend sur la barbe, qui
 descend sur la barbe d'Aaron,
sur le col de ses tuniques.
C'est la rosée de l'Hermon, qui descend sur les hauteurs de Sion;
là,  YHVY a voulu la bénédiction, la vie à jamais. »
Psaume 133

Le grade d'Apprenti est mentionné dans les manuscrits les plus anciens, tel celui d'Edinburgh ( 1696 ) qui propose un système à trois dénominations  dont le premier est celui d' « Apprenti-entré », terme que l'on retrouvera plus tard dans les constitutions d'Anderson et qui reste en usage à la Grande Loge Unie d'Angleterre. Le Grade d'Apprenti maçon est probablement le plus vieux de la Franc-maçonnerie, il est aussi le plus bas de la hiérarchie des grades maçonniques, paradoxalement c'est aussi, probablement, celui qui offre le plus riche thésaurus symbolique.

Note :
Le texte du manuscrit d'Edinburgh ( Ms 1696 ) indique« Maintenant, il faut remarquer que tous les signes et mots dont on a parlé jusqu'ici appartiennent à l'Apprenti entré. Mais pour être un Maître maçon ou compagnon du métier il y a plus à faire, et c'est ce qui suit. Si nous avons utilisé le terme de « dénomination » c'est afin de bien indiquer qu'il ne s'agit très probablement pas ici de « grades » tels que l'on peut les connaître aujourd'hui. Pour ce qui concerne la position des Apprentis, ou « prentice », selon les cas, celle-ci est très bien identifiée tel que nous l'indiquons. Les grades de Compagnon et de Maître, posent parfois quelques soucis d'interprétation dans la mesure où les anciens textes mêlent les termes. En effet, la maçonnerie « opérative », c'est à dire la maçonnerie de métier, ne connaît formellement qu'un seul grade, celui de « compagnon » qui est celui utilisé pour désigner les ouvriers qualifiés. Ce terme est d'ailleurs repris encore de nos jours dans la franc-maçonnerie anglaise puisqu'elle se nomme elle-même « fellowcraft », c'est à dire « groupe de compagnon » dans le sens « compagnonnage ». Le Maître est alors le qualificatif relatif à une fonction, celle de « président » de l'assemblée, de « Maître d?ouvrage » ou de « directeur de chantier » ce qui se conçoit tout à fait dans un système comme celui de la Grande Loge Unie d'Angleterre où existe un grade de « past master », c'est à dire de « Passé Maître" - Rien n'indique s'il s'agit de qualifier celui qui a été "Maitre de la Loge" ou s'il est fait référence à ce qui est devenu le Grade de "Past Master" dans la maçonnerie de Marque - A mon avis, il serait bon de privilégier la première option.

Dans ce manuscrit d'Edinburgh, la cérémonie de réception décrite s'avère particulièrement légère quant à sa rituélie. Il n'y a pas, comme dans le rituel "Emulation" aujourd'hui, de voyages, mais deux saluts précédant deux sorties durant lesquelles le plus jeune Apprenti enseigne les attouchements et les « postures » au demandeur, à la suite de quoi « le Maître lui donne le mot et lui serre la main à la manière des maçons, et c'est tout ce qu'il y a à faire pour faire de lui un parfait maçon. »

Manuscrit des Archives d'Edinburgh.
1696    La manière de donner le mot du maçon.
Tout d'abord vous devez faire agenouiller la personne qui va recevoir le mot, et après force cérémonies destinées à l'effrayer, vous lui faites prendre la Bible et, plaçant sa main droite dessus, vous devez l'exhorter au secret, en le menaçant de ce que, s'il vient à violer son serment, le soleil dans le firmament et toute la compagnie témoigneront contre lui, ce qui sera cause de sa damnation, et qu'aussi bien les maçons ne manqueront pas de le tuer. Puis, après qu'il a promis le secret, ils lui font prêter serment comme suit :
Par Dieu lui-même; et vous aurez à répondre à Dieu quand vous vous tiendrez nu devant lui au jour suprême, vous ne révélerez aucune partie de ce que vous allez entendre ou voir à présent, ni oralement, ni par écrit ; vous ne le mettrez jamais par écrit, ni ne le tracerez avec la pointe d'une épée, ni avec aucun autre instrument, sur la neige ou le sable, et vous n'en parlerez pas, si ce n'est avec un maçon entré ; ainsi que Dieu vous soit en aide.
Après qu'il a prêté le serment, on l'emmène hors de la compagnie, avec le plus jeune maçon, et quand il est suffisamment effrayé par mille postures et grimaces ridicules. il doit apprendre dudit maçon la manière de se tenir à l'ordre, ce qui est le signe, et les postures et paroles de .son entrée, qui sont comme suit :
Quand il rentre dans la compagnie, il doit d'abord faire un salut ridicule, puis le signe, et dire : Dieu bénisse l'honorable compagnie. Puis, retirant son chapeau d'une manière très extravagante qui ne doit être exécutée que dans ces circonstances (comme le reste des signes), il dit les paroles de son entrée, qui sont comme suit :
Me voici, moi le plus jeune et le dernier Apprenti entré, qui viens de jurer par Dieu et saint Jean, par l'équerre, le compas et la jauge commune, d'être au service de mon Maître à l'honorable loge, du lundi matin au samedi soir, et d'en garder les clés, sous une peine qui ne saurait être moindre que d'avoir la langue coupée sous le menton, et d'être enterré sous la limite des hautes marées, où nul ne saura [qu'est ma tombe].
Alors, il fait à nouveau le signe, en retirant la m..n sous le m....n devant la g...e, ce qui signifie qu'on l. l.. c...a au cas qu'il manque à sa parole.
Ensuite, tous les maçons présents se murmurent l'un à l'autre le mot, en commençant par le plus jeune, jusqu'à ce qu'il arrive au Maître maçon, qui donne le mot à l'Apprenti entré.
Maintenant, il faut remarquer que tous les signes et mots dont on a parlé jusqu'ici appartiennent à l'Apprenti entré. Mais pour être un Maître maçon ou compagnon du métier il y a plus à faire, et c'est ce qui suit.
Tout d'abord, tous les Apprentis doivent être conduits hors de la compagnie, et il ne doit rester que des Maîtres. Alors, on fait de nouveau agenouiller celui qui doit être reçu membre du compagnonnage, et il prête le serment qui lui est présenté de nouveau. Ensuite, il doit sortir de la compagnie avec le plus jeune maçon pour apprendre les postures et signes du compagnonnage, puis, en rentrant, il fait le signe des Maîtres et dit les mêmes paroles d'entrée que l'Apprenti, en omettant seulement la jauge commune. Alors, les maçons se murmurent l'un à l'autre le mot en commençant par le plus jeune comme précédemment, après quoi le nouveau maçon doit avancer et prendre la posture dans laquelle il doit recevoir le mot, et il murmure au plus ancien maçon : les dignes Maîtres et l'honorable compagnie vous saluent bien, vous saluent bien, vous saluent bien.

Cette brève cérémonie qui contient déjà quelques éléments de ce qui constitue aujourd'hui la Cérémonie d'Initiation, porte le nom d' « entrée » ( entrie ). Ce terme est repris des « Statuts Schaw  », connu des historiens de la maçonnerie comme formant le premier véritable « encadrement » législatif de la maçonnerie et qui, un siècle plus tôt faisaient nettement la distinction entre l' « Apprenti reçu » et l' « Apprenti entré ». Le premier terme désignait le néophyte admis à recevoir l'enseignement, par un Maître, sans que cette admission donne lieu à un formalisme particulier sinon l'enregistrement sur le cahier de la Loge d'appartenance de ce dernier. Suffisamment instruit, l' « Apprenti reçu » pouvait alors prétendre à « entrer » et, dès lors, subissait les épreuves que nous venons d'indiquer et acquérait un statut lui conférant un minimum d'initiative professionnelle.

Il n'existe plus, actuellement, que des « Apprentis entrés », « entered Apprentice », terme utilisé dans les Constitutions d'Anderson et qui survit encore auprès des Loges d'Angleterre et dans certaines pratiques rituelles. De même, les pratiques maçonniques ont largement évoluées ; la cérémonie est devenue plus conséquente et plus riche d'un thésaurus provenant de nombreuses pratiques traditionnelles d'occident et d'orient ; religieuses, chrétiennes, judaïques ; influencées d?ésotérisme. Tout cela emprunté aux mythes et mystères de l'antiquité, apporté par les Rose+Croix du XVIIème siècle et les symbolistes du XIXème.

Sur ces points, nous ne saurions trop recommander la lecture d'ouvrages historiques. Les différentes études et recherches sur le sujet sont assez nombreuses. Il faut néanmoins bien comprendre que la recherche des filiations historiques s'avère fort différente de l'étude de la symbolique qui est ici notre propos. En effet, la maçonnerie opérative n'était rien d'autre qu'une guilde de bâtisseurs chrétiens et les statuts les plus anciens apparaissent plus comme des « devoirs de bonne conduite », des « règlements intérieurs » que comme des viatiques mystiques chargés d'un passé traditionnel et ésotérique profond. Il suffit, pour s'en convaincre, de se plonger dans le « Regius », « le manuscrit Sloane » ou celui des archives « d'Edinburgh ». Les « statuts Schaw » sont des règlements de métier et les « constitutions d?Anderson », un acte de naissance doublé d'une profession de foi déiste bien souvent remise en cause. En fait, il fallut attendre l'affiliation des scientifiques illuminés du XVIIème siècle tels Elias Ashmole initié en 1648 et la vague de l'illuminisme rhénan qui donna naissance aux Rose+Croix et précéda la guerre de Trente ans pour que la maçonnerie se dote d'un réel corpus Traditionnel. Ce lien puissant entre la Rose+Croix et la maçonnerie se retrouve en forme de témoignage dans un curieux poème de Henry Adamson, « The Muses Threnody » publié à Edinbourgh en 1638,  dont le thème principal est la construction d?un pont enjambant la rivière Tay, près de Perth en Ecosse :

"For we be brethren of the Rosie Cross ;
We have the Mason Word and the second sight,
Things for to come we can foretell aright."

"Pour ce que nous sommes frères de la Rose Croix ;
Nous avons le Mot de maçon et la seconde vue,
Nous pouvons prédire les choses à venir"

Note :
Les statuts Schaw sont répertoriés comme écossais par A. E. Waite: dans son « Encyclopedy. of Freemasonry »1598 -1599, dates des STATUTS SCHAW, lois et codes promulgués par William Schaw, décrit comme Maître des Travaux du Roi et Surveillant Général des Maçons. Un des statuts concerne le Métier en général et l'autre la Loge de Kilwinning en particulier. Cité par les deux parties dans la controverse sur la préséance de Kilwinning, dite Loge en Chef sur Mary's Chapel, dite Loge Principale.

Les éléments dont nous parlons ici sont liés à une perception particulière de l'idée du Verbe fait chair, de l'épiphanie, définie dans l'occident chrétien comme la cause active de toute la vie et par laquelle ce Verbe se retrouve intermédiaire entre un Dieu parfaitement immanent dans son aspect d'Architecte Universel (on notera que le concept d'Architecte est différent de celui de Créateur) et une communauté créée non plus par miracle, mais selon des plans mécaniques qu'elle se donne pour tache ultime d'expliquer et c'est ici en grande partie le thesaurus Rose+Croix. Parce que  de cette explication ultime viendra la rencontre avec l'Architecte, mais surtout la réponse à la question de savoir qui est l'Homme. D'être à même de le comprendre. Cette nuance fondamentale de la pensée maçonnique par rapport à la pensée chrétienne est assez importante pour être soulignée car elle apparaît en permanence dans le parcours des Loges dites Bleues  elle se reflète particulièrement dans la formulation dont on comprend bien la relation avec les trois premiers grades selon un ordre que l?on peut exprimer :

APPRENTI COMPAGNON MAITRE
Via Purgativa Via Contemplativa Via Unitiva
Audi, Vide, Tace Quarite et Invenietis Fiat Lux, et Lux fuit.


Le parcours devient tout à fait clair, de même ses relations de cause à effet. Les mots et le silence sont tout autant le véhicule de la pensée que la voie vers la Lumière qui devient, dans cet ordre d'idée, l'expression du silence. C'est, en quelque sorte ce qui est sous-entendu dans la première épître de Saint Jean : « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont palpé du Logos de la vie; la vie s'est manifestée; nous avons vu, nous attestons..."  L'Apprenti Maçon se voit devenir, se transformer par une transmutation qui lui permettra de se rencontrer, de se multiplier pour redevenir Un. De la même manière, l'Eternel s'est regardé, ainsi il s'est créé, a pris forme, et dans cette théogonie, a retrouvé son double après s'être replié et s'être parlé dans le silence. Cette symbolique du double est très importante, en effet, la franc-maçonnerie initiatique ne propose rien d'autre que la découverte de soi, la stéréotomie de la pierre brute pour utiliser les termes des bâtisseurs, afin que celle-ci, cet homme, trouve sa place. Comment mieux exprimer ce retour à l'Unité sinon en constatant que l'Eternel était multiple lors de la Création et que cette multiplicité s'est étendue à chaque élément du monde  lequel devient complexe, mais aussi mécanique. Cette idée se traduit nécessairement, à un moment ou à un autre, par l'illusion qu'il suffit de comprendre le monde pour comprendre Dieu. C'est le type de notion qui donne lieu, par extension, au rationalisme de la recherche scientifique. Un état d'esprit tel que celui traduit par René DESCARTES, qui n'était pas Franc-Maçon, dans ses discours : "Et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager,[...] à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans des rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient, que j'en pusse tirer quelque profit."



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