Inaccompli

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« Le loup, circulant revêtu d'une peau de brebis,
chuchote partout aux oreilles que le
 Mal n'est en réalité rien d'autre qu'une méprise
du Bien et un instrument valable du progrès. »
C.G. Jung - Les racines de la conscience

« Qui habite les songes ne meurt jamais. »
 Georges Schéhadé.

Le poème de la Chaîne d'Union du Rite Ecossais Ancien et Accepté m'a toujours fait penser aux murmures de paroles indéchiffrables dont la musique se mêle au chant des oiseaux dans la fraîcheur d'un cloître. Ici, « Frères visibles et invisibles, présents par le corps ou par la pensée, nous veillerons ensemble sur le sommeil des hommes . » Nous porte à voyager ensemble au coeur de la nuit. Nous ferons quelques pas sur la route secrète qui mène au coeur de l'oeuvre.

Le Temple se construit silencieusement, aucun bruit de métal ne peut y être entendu. Seuls les souffles et le glissement du sable, Millions de grains, les pierres sont taillées selon le plan et apportées ensuite pour être jointes, la nuit regorge de leurs souffles, de leurs murmures.

« Frères visibles et invisibles »

Comme le souvenir de cette vieille histoire de la reconstruction de Berlin dans laquelle les ouvrier se passent les briques, la nuit... bite schön, danke schön, bite schön, danke schön...

Nous dormons, nous rêvons et nos rêves tissent le voile de notre vie psychique. Derrière ces mots sont des souvenirs plus que rêveries, une promenade parmi les heures qui se sont écoulées au coeur de rêves perdus dans un « caveau, ancien réceptacle où depuis bien des siècles sont entassés les os de tous mes ancêtres ensevelis  ».

Il faut bien mettre des visages le long de la chaîne. Les visages et les yeux de ceux qui m'ont accompagné et ont glissé parfois dans le rêve sans fin des nuits de mes souvenirs, je sens leur souffle parfois, comme un sourire soufi, alors je peux dormir. Il manque une pierre sur le mur, et la Parole s'éteint, un maillon de la chaîne, soulagé des murmures, des souvenirs incertains. Il manque un nom sur les pierres et le silence s'étend comme le lierre sur le Temps.

« Etre, ou ne pas être, là est la question. Mourir... dormir, rien de plus ;... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie  ?. » ( Shakespeare - Hamlet - acte III scène 1 )

Le sommeil est un état dans lequel le dormeur ne veut rien savoir du monde extérieur, dans lequel son intérêt s'en trouve tout à fait détaché par le fait qu'il entre dans un monde parallèle, celui des rêves, celui des « possibles ». Nous savons bien que le « possible » est toujours réalisable, mais jamais réalisé, « inaccompli  ».

L'hébreu ancien utilisé dans la bible ne comporte que deux temps grammaticaux : l' « accompli » associé au Présent et l' « innacompli » qui se présente comme une forme de futur « en train » de se réaliser. Dans la Genèse, seuls les deux premiers versets sont à la forme accomplie. A partir du troisième verset : " vay'omèr élohim yéhi 'or vayéhi 'or" - « Dieu dit : que la Lumière soit et la Lumière fut. », Gn 1 ;3. les versets de la création sont conjugués à l'inaccompli. De fait, si l?on considère « Bereschit » selon sa véritable traduction, « en principe », la formulation du troisième verset implique une conception en cours de réalisation : « En principe, Dieu est en train de dire que la Lumière qui commence à se constituer doit ( yéhi - impératif accompli ) exister lorsque son élaboration encours fera qu'elle existe. » Si l'en-cours présente, en principe, une certaine forme de permanence c'est probablement que la définition de la Lumière selon l'Eternel, est très proche de celle du « possible » et que l'Univers dans lequel cette Lumière a une existence finie est un univers parallèle où le Temps reste figé, fini, accompli. Il s'agit ici de la définition d'une conception du Temps en perpétuel mouvement et pas nécessairement linéaire, mais plutôt comme un cercle qui tournerait en permanence dans le même sens autour d'un point fixe présenté comme Présent : l'Eternel, ou, plus précisément la « Ruakh », le « souffle » de Dieu qui flotte sur les Eaux. On pense alors à l'image du Dieu du Sommeil des latin dont les oreilles sont formées par des ailes. Le Présent détermine alors l'inconscient de l'Etre, le monde figé du rêve, alors que sa conscience habite le mouvement en perpétuelle fuite «tempus fugit » qui semble réalité. Dans ce cas, le Temps ne serait qu'une affaire de "conscience". Le terme utilisé pour désigner le Dieu créateur, Elohim, pluriel, serait alors tout à fait juste puisque la Création ne peut exister hors du Temps. Dieu serait donc "Logos", "Conscience" et 'Temporalité"

Une question se pose à propos du dormeur et sur ses songes, et vient conforter la temporalité du rêve. Quelle est leur part réciproque de réalité. Les « possibles » ne sont ni potentiels, ni désirs et ne se réalisent jamais. S'ils avaient une existence réelle, ils ne seraient plus « possibles », mais accomplis et ce qui est accompli n'est pas « possible » puisque c'est réel.

Ce qui est réel n'est plus désiré.

C'est en nous retirant du monde extérieur, en nous plaçant en retrait des agressions et des excitations qui en viennent que nous pouvons nous abandonner au sommeil.

S'Abandonner au sommeil, quelle étrange formule ? abandonner ? quel étrange moment où l'inquiétude laisse place à une confiance aveugle. Il est si « naturel » de s'endormir que l'on ne pense plus à la fragilité dans laquelle nous nous glissons. Ce moment est si délicieusement reposant que l'on oublie facilement l'inquiétude liée à une situation de faiblesse.

Elle nous vient cependant du plus profond des âges.

Le sommeil de l'homme est l'aboutissement d'une très longue évolution, car, pour que notre organisme puisse dormir, il faut qu'une horloge interne lui donne le rythme du Temps.

Etrange conception humaine encore une fois qui permet à l'organisme de gérer et comprendre inconsciemment ce que l'intelligence en éveil se refuse à concevoir. En effet, nos sens ne perçoivent que la chronologie, le déplacement du temps par le déplacement du monde. Saint Augustin le soulignait ; je sais parfaitement ce qu'est le Temps mais je perds tout mes moyens lorsqu'il s'agit de le décrire.

Notre immobilisme ralenti par la stase du sommeil nous conduit aux portes de la Mort, d'une manière si subtile que la réalité se confond avec le désir et ce désir glisse lentement dans les mondes du possible. C'est sur cette ligne verte que se glissent nos rêve et, s'il nous est possible de lutter contre l'horloge du sommeil, on notera qu'il n'est pas possible de se passer de rêve. Empêcher quelqu'un de rêver c'est le tuer à coup sûr en peu de temps. La frontière n'existe plus et seule reste la Mort.

Nos traditions nous présentent des mondes circulaires imbriqués les uns dans les autres et notre sommeil nous propose des rencontres improbables dont les arcanes s'éloignent comme les cercles d?une pierre tombée dans la rivière.

Chacun d'entre nous a sa place au début du rêve et le déplacement de l'un amène au déplacement des autres. Un jeu de chaises musicales composé en termes aléatoires et où personne ne reste debout.

Si l'on ne se plonge jamais deux fois dans le même fleuve, on ne se replace pas non plus à la même place. Noctambules de l'aléatoire, diurnambules de la Connaissance, chasseurs d'archétypes aux frontières du réel, nous dirons, comme un viatique, les derniers mots du répliquant de « Blade Runner » : « J'ai vu tant de chose que vous humains ne pourriez pas croire. Des vaisseaux en flammes sur le baudrier d'Orion. J'ai vu des rayons cosmiques scintiller prés de la porte de Tannhäuser. Tous ces instants seront perdus dans le temps comme les larmes dans la pluie . » ( Blade Runner. Paroles de Batty à Rick Deckard dans les dernières minutes du film de Ridley Scott )

Les mathématiques du chaos orientent les rêves dans d?immenses fractales aux couleurs chamarrées et ce que nous avons vu disparaît à jamais avec nos yeux ouverts. Ceux qui veillent sur notre sommeil ont eux même dormi et ont construit le monde avant que nous n'ouvrions les yeux. Alternance des nuits puisque notre culture nous porte à dormir la nuit et désir de nous livrer à la Reine Mabh , Reine des fées Irlandaises, Reine de la Nuit qui veut garder ses filles prisonnières lorsqu'elles ne parviennent pas à dominer les hommes. Reine « Qui tresse la crinière des chevaux la nuit et fabrique des noeuds magiques », symboles d'éternité, labyrinthes de patience.

Comme le disait William dans « Roméo et Juliette » où la Belle endormie plonge dans l'éternité d'une jeunesse parfaite, en nous glissant quelques mots éternels. Plutôt que de pleurer ce qui nous manque, rêvons de ce que nous avons.

La reine Mabh s'appelle en réalité Medb en irlandais médiéval ( prononcé « Mêve » ). C'est un mot celtique, d'origine indo-européenne, signifiant « ivresse ». En irlandais moderne, cela s'écrit Maedhbh, et en anglais Maeve.


La Reine dort dans l'ombre, seule. Dans les anciennes traditions, elle a tué son époux, dévoré son amant. Elle est toujours Reine de la Nuit, Reine de l'enfer puisque le nom de cette nuit est Hölle, Helle. Dans l'ancienne langue celte cette nouvelle nuit, cette « Neue Hölle » femelle vient brusquer le jour réservé au Dieu mâle qui se dit Diou ou bien Deyouss qui signifie « Ciel Blanc », « Jour ».

Veiller sur le sommeil des Hommes, c'est leur garantir la protection de la Déesse Nocturne. C'est protéger le passage entre les mondes, permettre à la réalité de circuler. Consumer le vieil homme Sarastro porteur du passé et de ses illusions, amant mythique de Maeve, il est l'Homme face à ses rêves. Veiller sur le sommeil des Hommes c'est aussi s'assurer que nous restons humains durant la nuit car, dans notre inconscient collectif, le monde nocturne est celui des somnambules, liens impalpables entre les deux frères Hypnos et Thanatos, ni morts ni vivants, et ceux qui errent la nuit ne sont pas des protecteurs.

Veiller sur le sommeil des Hommes c'est s'engager à tenir sa promesse d'oeuvrer à l'amélioration de l'humanité et, par la même occasion, à notre propre amélioration, si toutefois nous en sommes capable. Nous le ferons avec renoncement et intelligence, au delà de fausses facilités intellectuelles bercées de nos préjugés et de nos certitudes. Le franc-maçon est celui qui construit la demeure et non celui qui l'habite. Oublier l'égotisme qui voudrait que ce monde soit fait à notre image, alors qu'il vaudrait mieux, parfois, éviter qu'il ne nous ressemblât. Le renoncement de ceux qui donnent plus qu'ils ne prennent.

Le monde n'a pas besoin de guides ou de charité, mais de considération. En cela Sarastro est tout aussi dangereux que la Reine de la Nuit car les deux n'offrent que leurs options et non l'énergie qui permettrait d'en découvrir de nouvelles et, « sans dire un seul mot se mettre à rebâtir?.» Veiller sur le sommeil des hommes c'est protéger le dormeur contre les gardiens des seuils, ceux qui restent invisibles aux hommes; il sont l'incarnation de toutes nos mauvaises actions écoulées. Ils doivent être dépassés par celui qui désire entrer consciemment dans les mondes intérieurs pour atteindre à la pleine connaissance des conditions qui y règnent.

Ils nous observent, immobiles, frères jumeaux du Bien et du Mal?ils restent semblables, gardiens qui personnifient toutes actions, et que nous pourrions appeler Anges Gardiens tellement il nous ressemblent, tellement nous en sommes différents.

Ambivalence du titre plus que de la fonction.

Si nous avons le courage de dépasser le gardien hideux que nous apercevons en premier lieu, formé d'une grossière substance-désir, nous obtiendrons bientôt l'aide consciente de l'autre, formé de réalité virtuelle. Nous aurons alors la force de faire face, sans crainte, à l'avalanche d?obstacles sans formes auxquels sont exposés ceux qui essaient de fouler le sentier labyrinthique de spirales qui montent et descendent sans fin sous le regard d?anges ou de démons.

Nous ne savons plus très bien lesquels sont bienveillant?

Veiller sur le sommeil des hommes est une forme de précaution : « tempus fugit », le temps s'écoule et rien ne sert de tenter de le retenir car rien d'autre que le Temps ne peut nous définir. Si nous échappons au temps, nous échappons à nos vies. Dans l'Invisible, l?inapparent, le pré-donné et l'Insaisissable, bref, dans la Vie elle-même et son éternelle donation à Soi la division sujet/objet n'existe plus. L'intention perd son sens, la représentation n'a pas accès, aucun regard extérieur ne peut entrer. C'est en ce lieu aux frontières de tout que réside l'ultime Réalité. Il n?est donc plus possible de parler de conscience au sens habituel de l'état de veille. La Présence, « Je suis » n'est pas la vigilance, la Présence témoigne de la vigilance. Nous serons les témoins de notre propre sommeil, nous serons les témoins du sommeil des hommes. Lles témoins du sommeil d'Adam.

Tant que nous ne dépassons pas nos spectres, nous ne sommes pas aptes à connaître nos mondes antérieurs, pas aptes à tuer le « vieil homme », seulement à protéger son sommeil et nous devons nous contenter de la vue ordinaire donnée à l'humanité. *

Dès lors, ce sommeil qui nous hante par toutes les formes d'inquiétudes qu'il peut révéler, par toutes les formes de silence qui peuvent nous menacer, se transforme en quête vers la protection de l'autre.

Nous porterons vers le monde les vérités que nous avons acquises et particulièrement celles qui permettent de nous protéger des cauchemars, de poursuivre les démons qui nous habitent au delà de nos rêves, sur les terres plus rassurantes de certitudes illusoires. Pourvu que le souvenir, la mémoire, empêche la reproduction des atrocités que le voile soulève ! Il n'y a pas de mot latin, racine consciente de notre langue, pour désigner les cauchemars, il n'y a qu'incubus pour nommer les démons de la nuit qui pèsent sur nous.

Ce que l'on nomme, ce que l'on regarde, ce que l'on fixe dans les yeux n'a plus de consistance, n'est plus dangereux.

Les guerres se font avec des combattants de l'ombre, des snippers cachés sur des toits, elles ne se font plus au corps à corps, les yeux dans les yeux. Les Vampires ne dorment pas, et nous ne travaillons pas au delà de minuit. La part la plus dangereuse de l'ombre nous reste étrangère. Adam dormait au jour de la création d'Eve, il dormait encore au pied de l'Arbre, occupé à se soustraire. Il disparut de la Genèse, il ne fut plus l'acteur du monde et son seul fils fut une ombre , comme si la descendance de celui qui se cache ne pouvait être qu'un souvenir.

Il fut un jour et il fut un matin.

Seul Abel ( la brume ) est le fils d?Adam et d?Eve, « j'ai formé un homme avec l'aide l?Eternel », le premier enfant du couple est né de l'union de la Femme et de Dieu. C'est de cet enfant, Caïn, que provient véritablement toute la descendance du monde. Cf. chronologie généalogique de Noé.

Ambroise Paré prétendait que « l'oppression et quasi suffocation ne provient pas toujours de la part de ces démons, aussi bien souvent d'une espèce de maladie mélancolique que les Flamands appellent Mare, les Français Coquemare et les Grecs « Ephialtes », lorsque le malade a opinion d'un pesant fardeau sur la poitrine, ou d'un Démon qui veut faire force à sa pudicité. » Tout changement d?état de conscience modifie notre perception de la réalité. La torpeur lourde du sommeil profond est occultée par la lumière du rêve. Les ombres de la réalité déformée du cabinet de réflexion sont transformées par la Lumière donnée?

Nous savons tous que la nuit divise les jours et que les jours détruisent la nuit. De la même manière, nous feignons d'ignorer la réalité onirique en entrant dans la vigilance, ce qui nous permet de renvoyer le rêve tout entier à l'illusion. Le voyageur qui est au fond de la vallée en a une représentation, qui lui est commune avec ceux qu'il rencontre. Quand il monte sur le flanc de la montagne, le spectacle devient très différent. Chaque fois qu'il fait une station à une hauteur plus élevée, son panorama se modifie. De même, nous pouvons comprendre que d'un point de vue plus élevé que celui de la vigilance, le monde des objets  de la veille entre dans une perspective radicalement nouvelle.

Alors, quand les voiles sont tombés et qu'il ne reste plus que la danse des visages, je peux avoir confiance, me laisser porter par la chanson de Kaa, le serpent du film de Walt Disney ; le Livre de la Jungle, mais les ombres se transforment et se gondolent pendant que je recharge la pipe d'opium qui confine le monde dans sa réalité.




snoring solutions 10/09/2014 14:00

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