La nuit des temps et la danse des visages

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danseur shamanAprès avoir franchi la porte du Temple, la préparation qu'il vient de subir permet au candidat de prendre sa place dans le temps créé.

 

Depuis la nuit des âges, chaque être humain prend peu à peu conscience de ce qu’il est. Pour la franc-maçonnerie, cette prise de conscience relève du secret, et s’affiche sous forme d’outils qui, par leur usage implicite, sont un prolongement de la pensée intime, donc, de la dimension sacrée qui déterminera les cadres du mythe fondateur. On sait que l’Homme est conçu, génétiquement, pour évoluer. On sait aussi que la dimension de l’inconnu a souvent été rangée dans les lieux de l’enfer, le séjour des morts auxquels sont associé « l’autre ». Le voyageur doit être guidé vers la Lumière source de l’existence tout autant que frontière de la réalité. Ce qui est autre est obscur et il est nécessaire de chercher, dans les profondeurs, ce qui permet de se raccrocher au monde connu. Cette évolution opère de différentes manières dont chacune est source de culture. L’évolution de l’homme, c’est à dire la manière de franchir la barrière des mondes, procède par étape. Il n’est pas de civilisation ou, au moins, de regroupement humain structuré hors de la prise de conscience de la Mort, hors de la définition de l’inconnu universel. Sans cette prise de conscience, le groupe reste un ensemble animal et, dans ce cas, il ne saurait être question de rites ou de ritualité. Ces deux éléments définissent clairement la société humaine par leur profonde différence d’avec les pratiques instinctives dont l’objet n’a pas les mêmes fonctions. Les rituélies humaines sont construites et conscientes, même si elle s’adresse à des zones inexplorées de la conscience. La cognition de la Mort permet aussi de concevoir l’habitat, la protection, à la fois pour les défunts, mais aussi pour les vivants puisque l’on vient de voir qu’il y a fusion entre l’étranger et le mort. C’est, en maçonnerie, ce qui est exprimé par shibboleth[1], une autre expression en référence au végétal qui confirme à la fois l’identité d’objet entre l’étranger et la mort, mais aussi entre les plantes, leurs racines et leur développement et le fait qu’elles se présentent comme des guides cyclique vers le monde des vivants. On se protège les uns des autres, on se garanti de l’identité réelle de chacun, afin qu’il n’y ait pas de contamination. Ce constat de Mort implique aussi qu’il soit possible de la représenter sous l’image selon laquelle elle apparaît. En effet, contrairement à la Mort qu’il voit et pour laquelle il manque de théorisation, l’Homme se pense mais ne se voit pas, à tel point qu’il transpose la vision de son visage dans des représentations masquées ou figées car le visage ne peut pas être vu naturellement, c’est ce qui en fait le masque, l’image. Dans ce cadre alterné, ce qui se représente est différent de Dieu… en représentant la Mort selon ses formes les plus élémentaires, squelette, corps en putréfaction, enlèvement de la jeunesse, égalité… et en la symbolisant par une branche fleurie posée sur un cercueil ou sur un tertre, non seulement on lui accorde l’universalité et la permanence, mais aussi, on la différencie de Dieu car on lui reconnaît une forme qu’il est possible de réaliser, de sculpter, de peindre, d’élaborer. Cette forme, bien évidemment, est la nôtre et l’identification devient alors complète d’une part avec le destin immuable, d’autre part avec l’éternité. C’est la raison pour laquelle, on le verra, l’acacia qui recueille les semeions, les signes chargés de sens, de ces mythes, peut être identifié à une incarnation des Dieux.

 

Le messager, le guide est parfois confondu avec le chemin. Si l’on peut réaliser des sanctuaires pour l’accueillir, on peut aussi en faire de même pour accueillir Dieu et pour protéger les hommes. Celui qui construit est le Maître des Hommes, qu’il soit architecte, bâtisseur ou Prêtre, et c’est parce qu’il utilise des outils pour modifier son environnement visible qu’il projette ces mêmes outils dans un imaginaire qui lui permet d’édifier la part inconsciente de lui-même. Sa construction proche d’être terminé, il doit disparaître car la perfection n’est pas de ce monde et si nous sommes proches d’y parvenir, nous devons agir afin que cela ne soit pas. Le Maître ne meurt jamais seul, il est assassiné et le secret meurt avec lui. Du visible à l’inconscient, de la forme au désir, aucun autre que nous ne peut percevoir ce qui réside en nos cœurs. Tel est le réel secret de la maçonnerie.

 

Aucun homme ne peut voir en votre esprit ou cœur. Aucun homme ne peut nous dire comment appliquer les leçons allégoriques de Franc-maçonnerie à notre vie, actions et caractère. Personne ne peut savoir « à quoi cela nous sert », on peut simplement constater l’aisance ou la maladresse à utiliser et comprendre le langage symbolique. La facilité ou la difficulté à accepter la prise de conscience de l’éphémère, la permanente certitude que cette éternité sur laquelle nous construisions notre perception de nous-mêmes prend une autre forme.

 

L’usage des outils et des formes de construction qu’ils induisent amènent à réaliser alors que nous sommes, en quelque sorte, prisonnier de nos doutes tout autant que de nos certitudes. Bien que Maîtres maçons, nous ne sommes jamais réellement sortis du Cabinet de réflexion. Cela implique une corrélation particulière entre le développement de la pensée et la certitude de la Mort. En effet, l’évidente existence du « Moi » pensant et son corollaire d’éternité se heurtent au constat d’une fin irrévocable qui, par l’image qu’elle nous renvoie, ne peut être admise. Si nous pouvons admettre le pourrissement de nos corps, rien ne nous permet de concevoir la solidarité entre la chair et ce qui l’anime… J’affirme mon existence parce que je la pense …  je sais que mon visage existe mais je ne fais que l’imaginer  ou le connaître par d’autres images que celles de ma vision directe… mais  la fragilité de mon être physique m’amène très vite à comprendre que je ne suis pas seulement ceci ou cela et que je ne peux être ce que je suis universellement, éternellement .

 

Nous ne sommes définitivement pas uniques, nous ne sommes pas que ceci, pas que cela. Nous sommes tous à un moment ou à un autre, « par ceci » et sur « ceci », nous sommes l’outil et son usage. Nous sommes la source et les formes que nous donnons à cet outil, c’est pourquoi nos rituels ont évolué peu à peu vers ces chorégraphies pédagogiques que nous leur connaissons aujourd’hui.

 

Ils nous incitent à apprendre. Ils constituent  une part importante de notre vie . Depuis les temps les plus anciens, la rituélie était utilisée pour donner corps, actualiser la description du monde et ses conséquences, ses croyances et ses Dieux. La danse de l'homme primitif, comme sa gestuelle rituelle, montrait les éléments du monde à l’état brut. Ils y étaient montrés comme on désirait les voir, le plus exactement possible. La vision symbolique n’avait pas encore de fondements potentiels assez solides pour pouvoir s’exprimer. Les contacts avec les esprits ou les divinités vinrent ensuite. Les plus anciennes sont celles où le Shaman danse seul afin de pouvoir converser avec les esprits. Peu à peu certains hommes du clan y ont pris part. Ces rituels et ces danses nous le confirment toujours ; à aucun moment nous ne pouvons être « entièrement » ce que nous sommes. Chaque part de nous tue l’autre pour la remplacer. C’est le pèlerin, l’étranger qui prend sa place en nous, nous ne pouvons même pas être certains que la totalité des « ceci » ou des « Moi-je » qui se seront succédés auront pu faire de nous une complétude. Tel est le sens ultime des voyages, de pérégrinations du Compagnon qui aura laissé sa marque sur sa construction du Monde. Telle est l’affirmation du mythe d’Hiram tué, détruit par étapes et jamais complètement ressuscité. Les mots, le souffle, sera substitué et c’est l’objet de la substitution qui se transformera en présence dans l’énonciation de la pensée. Du fin fond des âges, l’Homme est génétiquement programmé pour évoluer. Il en est de même de ses formes de pensée dont l’apparition s’accompagne de la certitude de l’existence universelle de l’être comme elle s’accompagne de l’émergence d’une signification pour la mort. L’Homme ne devient Homme que dans la mesure où il ritualise son existence et où, par cette rituélie, il la partage avec d’autres hommes. Aujourd’hui, la Mort ne nous apparaît plus de la même manière, elle n’est plus représentée naturellement. Seule la mort violente est montrée, comme une exception, une fin anormalement tragique de la vie. Cette dénaturation de la place de la Mort provient essentiellement de notre individualisme. L’Être humain n’est un membre d’une société, mais une identité indépendante et revendicatrice de son ego, à ce stade il n’y a plus de différenciation entre la Mort et Dieu, l’une est le bras de l’autre, il n’y a plus d’évolution naturelle et, par la même, il n’y a plus de transfert de l’intelligence. Là où l’on pouvait naturellement concevoir que l’âme était la prolongation de l’être, on affirme que l’individu est une fin en soi… cet individu reste toujours égal à lui même et l’évolution naturelle, naissance, jeunesse, vieillesse, mort n’est plus un cycle, mais une malédiction… Notre regard se construit de l’intériorisation, d’une forme de schizophrénie contrôlée, sacralisée, qui se caractérise comme le regard d’un alter ego susceptible de reconnaître l’immuable avancée du Temps sur la pensée.

 

 

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[1]    Cf. Juges 12 ; 6 - Dans la Bible, Schibboleth présente plusieurs sens, il s’applique à la fois à un courant d’eau, un torrent qu’il faut franchir, mais aussi au grain d’orge ou de blé. En ce qui concerne la mutation capitulaire du mot, de Shi à Ci, nous en reparlerons car le mot hébreu Shittim qui signifie acacia présente les mêmes particularités dans des conditions presque similaires. (Cf. ‘L’Acacia m’est connu – même auteur, même éditeur)

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