La Pierre d'Eleusis

hiram.jpg« Pourquoi celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici

Osiris, plus loin Adonis,

plus loin Atys ? Et pourquoi une autre

clameur qui vient du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans

les grottes mystérieuses les restes d'un dieu immolé ?

Une femme divinisée, mère, épouse ou amante, baigne de ses

larmes ce corps saignant et défiguré, victime d'un principe

hostile qui triomphe par sa mort mais qui sera vaincu un jour !

La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire,

avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les

fidèles viennent toucher et baiser pieusement. Mais le troisième

jour tout change : le corps a disparu, l'immortel s'est

révélé ; la joie succède aux pleurs ;

c'est la fête renouvelée de la jeunesse et du printemps ».

Gérard de Nerval – Isis

 

Toute vie est structurelle et tous les systèmes sociaux sont le reflet d’une certaine forme de perception humaine de cette structuralité. Plus la forme de vie est évoluée, plus elle a conscience d’agir au sein de son environnement, plus les structures sont complexes. Ainsi, quand l’intelligence, la pensée et la connaissance prennent possession de l’environnement pour en maitriser les contraintes jusqu’au point de donner l’impression que les dépendances se sont inversées, alors l’esprit prend le pas sur la crainte. La relation à l’inconnu peut devenir art et ce qui reste à découvrir peut prendre la forme rassurante de mythes et de rites. L’Art et la Religion sont des formes de maîtrise relationnelles entre le conscient et la structuralité qui domine nos pensées inconscientes. Les légendes du monde et leurs illustrations sont des formes de familiarisation de la réalité en vue de la rendre connue, proche, rassurante, aussi vieille que l'humanité. Les rituels que nous utilisons et les thèmes psychodramatiques qui en sont l’expression sont l’image des systèmes sociaux auxquels nous appartenons et de l’image qu’ils nous donnent de notre environnement et particulièrement de ses structures inconnues, et non l’inverse. La projection de cela dans les sociétés de sociabilité héritières d’anciennes formes de religions à mystères, qu’elles aient, ou non, été absorbées par la religion devenue dominante, comme c’est le cas pour la franc-maçonnerie a pour conséquence de laisser les questions posées et de constater qu’elles restent bien souvent sans réponse. Il en est ainsi de l’origine du Mythe d’Hiram tel qu’il se présente dans les cérémonies maçonniques. On peut l’associer au message messianique chrétien, mais il n’en reste pas moins que cette association demeure une conséquence et non un éclairage sur ses origines. La raison principale se trouve dans la nature même des rites maçonniques de maîtrise dont l’objet est de façonner les règles éthiques de la vie humaine et de ses relations avec la mort telle qu’elle est perçue par le groupe qui les pratique. La signification qu’on leur donne en général est d’aller chercher la Vérité dans les profondeurs et de la ramener à la surface par l’usage de différentes traditions édifiantes et régulatrices de l’ordre social à usage de l’ensemble du groupe. Les Constitutions des Francs-maçons diraient qu’elles encadrent les règles de « cette religion sur laquelle tous les hommes s’accordent ». Chaque rite pratiqué dans la constellation maçonnique a sa place et détermine son propre continuum espace-temps. Dans chacun d’eux, on retrouve néanmoins des caractéristiques communes à tous les récits qui l’ont précédé et qui mettent en scène un Dieu qui meurt, relevé de son tombeau.

Que cette divinité meure et soit relevé ne fait aucun doute et c’est une constante. Ce qui peut, cependant, être déterminant du message initiatique est la nature même de la divinité. En d’autres termes et pour revenir à la légende d’Hiram telle qu’elle nous est contée. S’agit-il de l’exécution d’un Maître Architecte dont on veut s’emparer des secrets ou bien de la mise à mort d’un Apprenti qui dépasserait le Maître. Dans un cas nous parlons des moyens de faire un martyr et dans l’autre d’interrompre une quête. Dans les deux cas, cependant, il s’agit d’une divinité majeure abattue en raison de ses relations avec les secrets du monde et dont le voyage dans l’au-delà sera le moyen de transmettre la Connaissance. Une image du « savoir absolu » portée par l’inconscient et reproduite comme élément agrégatif qui permettra à ceux qui intègrent ce mythe de comprendre le message et d’en matérialiser les secrets.

Ce « Dieu qui meurt » est, bien évidemment, dans une culture héritée du temps où les hommes devaient se confronter avec les éléments, l’amant de la Grande Déesse parce que le ventre de la Femme-Mère est aussi le centre de la Terre-Mère. Il est lié aux cycles et, particulièrement à ceux relatifs à la fécondité et la végétation, son existence et ses mythes sont rythmés par les mouvements de la Lune.

A l’évidence, son voyage au pays des morts, ses pérégrinations dans les profondeurs de la terre ont une signification éminemment sexuelle. Il faut concevoir la vie éternelle dans le ventre de la Mère. La mort et la relévation, la résurrection du Dieu n’est rien d’autre que l’affirmation des origines de la vie au cœur d’un lieu sombre par lequel tous les êtres sont passés. C’est dans cette matrice éternelle que les questions se posent aux âmes, à celles à venir comme à celles qui y sont retournées. Saint Augustin décrit ce séjour comme un lieu de patience : « Dans l'intervalle qui sépare la mort de la résurrection générale, les âmes résident dans un séjour mystérieux, séjour de repos ou de tourment, selon le sort qu'elles ont mérité lorsqu'elles étaient enfermées dans les liens du corps.1 », de la même manière, il souligne la réalité de la damnation par la privation de la vision de Dieu. Associé à la Lumière, l’Eternel enjoint à retourner vers elle, c'est-à-dire de sortir du gouffre. Mais, dans la mesure où la Mort ne saurait donner naissance à la Vie, la réincarnation ne saurait être autre chose qu’une image, qu’elle s’adresse à l’Architecte ou à tout un peuple, comme il sera rappelé durant les cérémonies de l’Arche Royal qui enseignent le retour de Babylone. Le mouvement de génération reste identique ; la claustration (forcée2ou volontaire) qui amène à la méditation, à la quête intérieure et, enfin, à la découverte qu’aucune évolution ne saurait être complète sans la vie. L’Eternel crée et l’Homme donne3.

 

acacia_square_250_112.gif

 

1 Saint Augustin, « de la Foi, Espérance et Charité » - Ch.CIX, « du séjour des âmes avant la résurrection ».

2 Psa 137

3 Eze. Ch. 37

Personnaly © 2014 -  Hébergé par Overblog